À propos de l'énergie, presque chaque jour apporte des évolutions, allant parfois en sens opposé aux précédentes. Il faut essayer de regarder au-delà de la surface. Voici quelques remarques sur le volet extérieur.
1. Les pays exportateurs ne créeront pas un cartel. Les pays tiers exportateurs de gaz ne sont pas du tout orientés dans le sens de créer entre eux une organisation analogue à celle des pays exportateurs de pétrole (OPEP) qui détermine le niveau de la production et de l'exportation, et par là les cours mondiaux. À la réunion du 10 avril à Doha ont participé les principaux producteurs/exportateurs de gaz du monde en dehors de l'Amérique du Nord: Russie, Algérie, Indonésie, Arabie Saoudite, etc. Mais seuls deux pays se sont prononcés en faveur d'une organisation du type OPEP: le Venezuela et l'Iran, qui, comme par hasard, pour le moment, n'exportent pas de gaz. Le ministre russe de l'Energie, Victor Khristenko, a affirmé que le FPEG (Forum des pays exportateurs du gaz) continuera à fonctionner tel qu'il est, avec des tâches d'analyse et d'étude. Un comité technique a été chargé d'étudier le marché, et il présentera un rapport… en 2008. Les craintes de la création d'un «cartel des producteurs» étaient donc largement exagérées.
Cette prudence résulte à la fois des divergences d'intérêts entre les pays producteurs et de la crainte arabe des ambitions hégémoniques russes. Les analystes et les experts ont souligné les différences entre le marché du gaz et celui du pétrole (on ne déplace pas un gazoduc comme un pétrolier) ainsi que la dépendance des pays fournisseurs à l'égard de leurs clients: les investissements sont tels que les contrats de livraison ont nécessairement une durée très longue (de 15 à 20 ans), et s'il y a un robinet d'un côté, il y en aussi de l'autre. En outre, toute hausse des prix entraînerait un transfert de la demande vers d'autres sources d'énergie. Cette situation explique pourquoi le souci prioritaire de M. Khristenko à l'issue de la réunion avait été de rassurer les importateurs: une coalition contre eux serait destructive et n'aurait aucun sens, a-t-il affirmé. Le vénézuélien Rafael Ramirez est resté isolé dans ses déclarations d'hostilité à l'égard des pays consommateurs
2. Difficultés de Gazprom pour tenir ses engagements. Les dirigeants de l'Agence Internationale de l'Energie (AIE) en sont certains: à défaut d'investissements rapides et très considérables, le géant russe ne pourra pas, à partir de 2010, faire face à ses engagements d'exportation. La politique dynamique et conquérante de Vladimir Poutine (qui a fait de Gazprom un élément essentiel de sa politique étrangère) comporte des contrats de fournitures allant bien au-delà des possibilités actuelles d'extraction et de transport, d'autant plus que la consommation nationale est en forte expansion. La politique agressive a permis à Gazprom de prendre le contrôle majoritaire des nouveaux gisements colossaux dans la mer de Barents, à Sakhaline et en Sibérie orientale en général, en annulant ou en modifiant les conditions de la participation des compagnies occidentales et en subordonnant leurs participations à la faculté de distribuer directement une partie du gaz russe aux clients finaux européens. Selon l'AIE, Gazprom a absolument besoin des investissements et de la technologie occidentaux pour exploiter ces gisements ; dès maintenant, il doit acheter ailleurs - notamment au Turkménistan - une partie du gaz qu'il exporte.
Malgré les messages optimistes des dirigeants de Gazprom sur l'exploitation des nouveaux gisements, certains gros investisseurs (américains, japonais et même européens) hésitent à s'engager, en réclamant d'abord des garanties pour l'avenir, et quelques éléments indiquent un assouplissement de Moscou à propos des joint-ventures et d'autres aspects. Les propos de M. Khristenko cités plus haut reflètent l'intention de rassurer, et à Moscou on affirme la volonté de respecter les principes de la «Charte de l'énergie» (ce qui est d'ailleurs une obligation résultant de la signature), même si elle n'est pas ratifiée.
3. Expansion de la distribution directe du gaz russe aux clients finaux européens. Entre-temps, progresse la mise en œuvre de la contrepartie européenne à l'ouverture des gisements russes: la distribution directe par Gazprom de sa production aux clients finaux européens. Des accords en ce sens ont été conclus avec France, Italie, Allemagne,Autriche, Danemark, Espagne, Hongrie et Bulgarie (plus la Serbie) et des négociations sont en cours avec les Pays-Bas, la Belgique et le Portugal. La signification économique de la distribution directe est évidente: le client final paye un prix sensiblement supérieur à celui convenu avec les entreprises propriétaires des gazoducs de l'UE, et la valeur ajoutée est pour Gazprom
Cette évolution a une signification politique évidente, ainsi que le prouve le fait que les accords sont souvent conclus par des autorités gouvernementales, parfois au plus haut niveau, les entreprises concernées réglant ensuite avec Gazprom les conditions et les détails. La distribution directe renforce l'imbrication des intérêts euro-russes dans le domaine de l'énergie, avec des effets qui jouent dans les deux sens: le marché européen s'ouvre de plus en plus à la Russie (ce qui, pour certains observateurs, implique des dangers), mais il est évident que si, par hypothèse, Gazprom ne respectait pas ses engagements de livraison ou pratiquait des interruptions (ainsi qu'il est arrivé par le passé), l'UE disposerait d'une sanction immédiate, consistant à bloquer les fournitures de Gazprom aux clients qu'elle aura conquis sur le marché européen. C'est une véritable interdépendance. La société mixte italo-russe qui va gérer la vente et la distribution directe d'une partie des exportations de Gazprom en Italie a annoncé l'intention de porter le quota qu'elle distribue de 3 milliards de mètres cubes par an à 8 milliards, les autorités russes annonçant de leur côté la «pleine disponibilité» à accueillir les entreprises italiennes pour l'extraction d'hydrocarbures en Russie.
4. La bataille des gazoducs et des pipe-lines. Le projet germano-russe de gazoduc sous la mer Baltique ne rencontre plus seulement l'hostilité de la Pologne et des pays Baltes (qui seraient contournés): les pays scandinaves ont soulevé des réserves de nature écologique. Ils demandent de modifier le trajet sous-marin, qui devrait, selon la Norvège, passer plus au sud où la mer est plus profonde, être déplacé, selon la Suède, afin de sauvegarder une réserve d'oiseaux protégés, et être éloigné, selon le Danemark, des abords d'une île où un grand nombre de munitions chimiques avaient été coulées à la fin de seconde guerre mondiale.
Ces réserves pourraient retarder sensiblement le début de la phase sous-marine des travaux (qui devrait commencer à l'été 2008), mais elles ne sont rien en comparaison des péripéties qui accompagnent les projets de nouveaux pipe-lines et gazoducs plus méridionaux. Il est de plus en plus évident que Moscou fait tout le possible pour que la totalité de l'approvisionnement européen en provenance des pays de l'ancienne URSS passe par le territoire russe, alors que l'Europe et la Turquie (avec parfois la participation financière d'entreprises américaines) s'efforcent de développer des voies alternatives, dont la plus connue est le projet Nabucco. La carte des pipe-lines existants, ceux en construction et ceux qui sont projetés est devenue inextricable: regardez le plan d'ensemble. Les intérêts en jeu - stratégiques, économiques, financiers, politiques, etc.- sont colossaux. Tous les projets seront-ils effectivement réalisés ? Y a-t-il une partie de bluff ? Des changements politiques dans tel ou tel pays pourraient-ils modifier les alliances ? Je l'ignore et je ne rentre pas dans le jeu des suppositions. J'en écrirai quand j'aurai mieux compris.
5. Le contexte politique. Tout ce qui précède se situe dans un contexte politique global qui sera ponctué le mois prochain par le Sommet UE-Russie de Samara (18 mai), et - on l'espère- par l'ouverture des négociations sur un nouvel accord de partenariat, afin de dépasser l'impression que certains Etats membres jouent un jeu national même lorsque les intérêts sont clairement communs. La solidarité communautaire a progressé avec le plan d'action de « politique énergétique pour l'Europe » adopté par le Conseil européen (reproduit dans le N° 2463 de notre série EUROPE/Documents du 16 mars), mais ce qui touche l'énergie doit être vu dans le cadre des relations UE/Russie dans leur ensemble ; l'imbrication entre la coopération énergétique et dans d'autres domaines est évidente. Par exemple, au «Forum de dialogue italo-russe» du 13 mars dernier à Rome (avec la participation du ministre des Affaires étrangères Massimo d'Alema et du vice-ministre russe de l'Energie Andreï Reus), les représentants de l'industrie italienne ont parlé de projets de coopération dans les télécommunications, l'espace, l'aéronautique, le transport ferroviaire. Il est question d'un projet d'avion «régional» entre Finmeccanica et Sukho, de technologie nucléaire pour Enel, et ainsi de suite. Par ailleurs, l'offre russe de prendre une participation dans la française EADS (copropriétaire d'Airbus et impliquée dans Galileo et dans le domaine militaire) est bien connue. Tout se tient: l'adhésion russe à l'OMC, le gazoduc sous la mer du Nord, le respect des principes de la Charte de l'énergie, les échanges agricoles, l'accord frontalier avec la Lettonie et celui à conclure avec l'Estonie, et ainsi de suite.
Je n'ignore pas les propos de Peter Mandelson (voir notre bulletin précédent) sur le moment difficile des relations euro-russes, et je sais que l'on ne peut pas exclure les risques de rupture sur l'un ou l'autre dossier. Mais les péripéties du moment ne doivent pas faire oublier qu'il faut des années et des années pour construire un gazoduc, et que la durée des contrats de fourniture de gaz est parfois de 25 années. Il faut certes tenir compte des exigences tactiques et reconnaître que la compréhension et la souplesse ont des limites à ne pas dépasser. Mais l'imbrication des intérêts politiques et économiques est telle qu'elle invite à retenir l'hypothèse du dépassement des obstacles et des divergences, dans la mesure nécessaire à une coopération efficace.
Après ce survol rapide des principales évolutions externes, je développerai demain quelques considérations sur les évolutions internes à l'Union du dossier de l'énergie.
(F.R.)