Un interlocuteur global essentiel. En mettant l'accent, dans cette rubrique d'hier, sur le volet commercial des relations entre l'UE et la Chine, j'étais conscient du caractère partiel et limité de ma démarche. La Chine est un interlocuteur essentiel de l'Europe de tous les points de vue, et la stratégie dessinée par la Commission européenne ne l'oublie pas. Sur le plan politique, le rôle de la Chine est fondamental dans l'affaire des armes nucléaires en Corée du Nord et aussi en Iran. Sur le plan industriel, Jacques Chirac vient de déclarer que le choix que la Chine va faire du constructeur des centrales nucléaires de troisième génération (les EPR) «est pour la France une décision capitale» ; et c'est la Chine qui a décidé l'achat de nouveaux Airbus au moment où le constructeur européen rencontre des difficultés pour le lancement de ses nouveaux modèles. Sur le plan monétaire, si la Chine décide un jour de se libérer d'une part significative des dollars qu'elle a accumulés, tout le système monétaire international sera ébranlé. Sur le plan scientifique, la participation chinoise à des projets européens (Galileo n'est qu'un exemple) est extrêmement significative. Sur le plan énergétique, la Chine est devenue un concurrent direct dans l'achat de pétrole et de gaz, en Afrique et ailleurs.
En même temps, la Chine est un acteur incontournable de l'action indispensable et urgente au niveau mondial pour la défense de l'environnement et pour la sauvegarde de la nature. Sa course pour rattraper le «modèle occidental» l'amène à réaliser en quelques années le chemin que l'Occident a accompli en quelques siècles, justement au moment où l'Occident commence à prendre conscience de la nécessité de réviser ses méthodes. Sans la coopération de la Chine, la terre ne pourrait pas être sauvée.
Le dialogue entre l'Europe et la Chine doit évidemment tenir compte de tous ces éléments. Je dirais même que si le document de la Commission a un défaut, c'est d'avoir été trop timide dans l'affirmation du caractère vital de la coopération euro-chinoise, sans laquelle les ambitions visant à redresser l'avenir de la terre, et donc la condition humaine, seraient vouées à l'échec. Je reste quand même convaincu de la portée du volet commercial, car il est imbriqué dans les autres, pour un ensemble de raisons que je vais résumer.
1. Menaces écologiques. Certaines études et enquêtes journalistiques commencent à dénoncer l'ampleur de la détérioration atmosphérique dans les mégalopoles chinoises qui ont connu un développement industriel accéléré et parfois monstrueux: Pékin, Shanghai. Canton, Nankin, etc. Plusieurs de ces villes ont dépassé les 10 millions d'habitants, certaines approchent les 20 millions. Selon un document récent de la Banque mondiale, 16 des 20 grandes villes les plus polluées du monde sont chinoises. Dans plusieurs cas, les autorités ont déconseillé toute activité physique en plein air ! Quel rapport avec le commerce ? Il réside dans le fait que la plus grande part de la production industrielle (cause essentielle de la pollution, avec l'explosion du trafic automobile urbain) est destinée à l'exportation. Si les pays importateurs subordonnaient leurs achats au respect des normes internationales, la réduction de la pollution serait déjà significative.
L'industrialisation effrénée a par ailleurs des répercussions dramatiques sur la qualité des eaux et sur la réduction des surfaces agricoles. Les pluies acides empoisonnent les fruits et légumes dont la Chine est devenue le premier exportateur mondial. Les autorités au niveau le plus élevé reconnaissent ces difficultés et ont pris des initiatives pour y faire face, mais au niveau local les perspectives d'exportation continuent à guider les comportements et les politiques mises en œuvre.
2. Faux médicaments et autres déviations. Les effets du piratage et de la contrefaçon dépassent de loin les déséquilibres abusifs de la balance commerciale ; on pourrait même dire que ces déséquilibres sont secondaires, face à des conséquences autrement dramatiques. Associer encore les faux produits aux parfums, aux montres, aux sacs pour dames et autres produits de luxe, signifie faire fausse route. La contrefaçon implique désormais médicaments, produits alimentaires, pièces d'avions ou d'autres machines, et elle met en jeu santé et sécurité. La criminalité organisée tire les fils, les liens avec le trafic de drogue, avec la traite d'êtres humains et avec le recyclage d'argent sale sont prouvés.
Il n'est évidemment pas question de mêler les autorités chinoises à des affaires de ce genre ; au contraire, elles collaborent au combat contre ces fléaux. Ce que je veux dire est simplement que l'UE doit les combattre avec une vigueur et une détermination jusqu'à présent ignorées. La Commission européenne a proposé il y a quelques mois de rendre obligatoires des sanctions pénales pour les responsables de la contrefaçon, au lieu des simples amendes et de la destruction (souvent théorique) des fausses marchandises. Les procédures pour approuver cette mesure sont-elles en cours ? Quelle est la position du Parlement européen ? Dans ce contexte mou, il faut bien constater que la Chine est au centre du problème, car la très grande majorité des produits contrefaits est d'origine chinoise.
Par ailleurs, les méthodes de pénétration sur le marché européen se perfectionnent et se modernisent. La semaine dernière, la presse italienne a rendu compte de la découverte d'un trafic via Internet de médicaments d'origine chinoise contenant des produits actifs interdits en Europe ou soumis à des restrictions sévères en raison de leur caractère toxique. L'organisateur de ce trafic, un citoyen chinois dont le nom a été publié par plusieurs journaux, a été arrêté ; 312 citoyens asiatiques ont été dénoncés ; presque 50.000 «spécialités» ont été saisies, 105 villes italiennes sont touchées.
L'aspect «concurrence équitable» doit aussi être pris en considération. La Commission dispose d'un service spécialisé chargé de combattre la contrefaçon ; or, l'un de ses responsables a indiqué avoir été invité à «ne pas freiner le commerce international ». Comme si les intérêts du grand commerce devaient systématiquement prévaloir sur ceux de la santé et de la sécurité des citoyens, et comme s'il était équitable de ne pas appliquer aux produits importés les mêmes règles que l'UE impose à ses propres producteurs pour des raisons liées à la santé et à la sécurité des consommateurs ou à la protection des enfants ! Si ces règles ne s'appliquent pas aux produits importés, les producteurs européens ne pourront jamais être compétitifs.
On a parfois l'impression désagréable que la Chine n'a pas la même conception que l'Europe des relations entre les pays. Parallèlement à la découverte en Italie de la filière Internet pour l'achat de médicaments, la presse belge dénonçait l'affaire des faux étudiants. Les demandes d'autorisation pour effectuer dans une Université européenne une partie des études se multiplient, et dans l'ensemble les certificats qui accompagnent les demandes sont réguliers. Le problème est que, si le certificat est authentique, le nom du titulaire a été gratté et remplacé: la personne qui part pour l'Europe n'est pas le titulaire du certificat, et elle ne se présentera jamais au siège de l'Université qui l'attend. Le recteur de l'Université de Liège, Bernard Rentier, a déclaré avoir délivré cette année-ci 125 visas aux demandeurs chinois, mais que seulement une vingtaine se sont présentés: les autres, une fois débarqués en Belgique, se sont dispersés dans la nature. L'Allemagne a installé à Pékin le Deutscher Akademischer Austausch Dienst (DAAD) qui contrôle sur place les demandeurs: certains, en dépit du certificat présenté, ne connaissent pas un mot de la langue du pays dans lequel ils voudraient poursuivre leurs études ; de toute évidence, l'identité était usurpée. L'Autriche et la Belgique se sont associées à l'activité du DAAD.
Il est évident que des tricheurs il en existe partout, dans les pays de l'UE comme ailleurs. Ce qui est choquant, c'est la participation d'organismes officiels à la tricherie.
3. L'avenir de l'Afrique et d'autres pays pauvres. Le dynamisme chinois et l'absence de scrupules dans le piratage et la contrefaçon sont en train d'éliminer les pays africains des marchés «riches» (Europe, Etats-Unis, Canada, etc.). Ce mouvement est déjà en cours dans les domaines où le commerce a été libéralisé récemment (textiles, certains produits agricoles) et il sera vertigineusement accéléré si les résultats du Doha Round sont conformes aux orientations les plus libérales. La Chine se tient dans l'ombre dans les négociations de Genève, car elle sait qu'elle bénéficiera automatiquement des résultats que le Brésil et les autres pays du groupe des Vingt (auxquels certains pays africains ingénument s'associent) réussiront à arracher. Alors, aucun pays pauvre ne pourra faire face à la concurrence chinoise.
L'aveuglement des responsables européens et des négociateurs des pays pauvres est hallucinant. Les dernières prévisions de la FAO annoncent une aggravation du déficit alimentaire en Afrique et dans d'autres pays pauvres, des besoins accrus d'aide alimentaire, des sécheresses et famines en hausse. Face à cette situation, une seule politique raisonnable existe: orienter les pays pauvres vers le retour à leurs productions vivrières traditionnelles ou innovantes, en direction de la reconquête progressive de leur autonomie alimentaire, et maintenir les productions agricoles dans les pays qui sont de loin les principaux fournisseurs d'aide alimentaire: l'UE et les Etats-Unis. Face à ces exigences, quelle est la mesure que les intérêts dominants poursuivent avec acharnement ? L'ouverture totale du marché européen au Brésil, à la Chine et aux autres pays grands exportateurs agricoles, avec le résultat de détruire l'agriculture de l'UE (avec les conséquences facilement prévisibles pour l'équilibre territorial en Europe et la civilisation européenne) et de supprimer l'essentiel de l'aide alimentaire internationale. Tout ceci à l'avantage du grand commerce et de quelques grandes multinationales ! Est-ce raisonnable ? De toute manière, la minuscule Europe (6% de la population mondiale) ne pourra jamais absorber tout ce que la Chine et le Brésil voudraient lui faire avaler.
Conclusion en quatre lignes. Ma conclusion sera brève. Le dialogue global avec la Chine doit couvrir tous les domaines cités plus haut, mais il ne pourra que se développer et s'approfondir progressivement. Dans ce contexte global, le volet commercial et industriel a un rôle essentiel et immédiat. Renoncer à agir ou agir trop timidement aurait des conséquences dramatiques qui deviendraient vite irrémédiables.
(F.R.)