Eviter les exagérations. J'ai parfois l'impression qu'avec la Russie l'on exagère toujours. Ce sont peut-être les dimensions du pays qui provoquent cet effet. Le dernier exemple a été fourni par les réactions à l'accord du mois dernier sur le gaz entre Gazprom et Sonatrach. J'ai lu des titres d'un alarmisme excessif: l'UE est encerclée ; l'axe Russie-Algérie enferme l'Europe ; l'OPEC du gaz est née. L'événement est sans doute important car Gazprom et Sonatrach détiennent 40% du marché européen du gaz et ce pourcentage pourrait encore augmenter (pour l'Italie, il dépasse déjà 60% et l'on a parlé d'«Italie étranglée»). Pourtant la signature, le mois dernier, du mémorandum d'entente Russie-Algérie n'était pas une surprise ; elle avait été précédée de longues négociations auxquelles Vladimir Poutine avait à plusieurs reprises participé personnellement. Ce n'est pas la faute de la Russie si la politique énergétique européenne progresse lentement, si la lutte contre les gaspillages n'est pas suffisamment efficace et si la préparation des sources alternatives n'a pas encore pris le rythme souhaitable: plus qu'une menace, l'alliance Russie-Algérie pourrait représenter un aiguillon pour donner un coup de fouet supplémentaire à ces actions.
Equilibre global. Le dossier énergétique est fondamental mais il ne représente qu'un exemple. Mon impression d'ensemble est que chaque acteur européen des relations UE-Russie ne voit que l'aspect qui le concerne. Pour les uns, ce sont les progrès dans le respect des droits de l'homme ; d'autres ne voient que l'aspect énergie ; pour d'autres encore, l'ouverture des frontières à leurs exportations et la possibilité d'être actifs sur le marché russe sont les vraies priorités. En fait, chacun de ces éléments est essentiel, et on pourrait en ajouter d'autres comme une participation plus active de la Russie aux efforts mondiaux en matière d'environnement ou à la lutte contre le terrorisme. Les pressions politiques en matière de démocratie, liberté et droits de l'homme sont les bienvenues et on ne peut que se féliciter de la vigilance à ce sujet de certains parlementaires européens et des organismes internationaux spécialisés ; mais c'est une bataille progressive dont l'aboutissement sera long et fluctuant, avec des progrès et des temps d'arrêt, et le respect de tous les paramètres de l'Union ne peut pas constituer un préalable à l'approfondissement des relations économiques et politiques dans leur ensemble. Le seul objectif qui, à mon avis, ne doit pas être maintenu est celui de la zone de libre-échange, quelle que soit la terminologie ; même les conditions de l'accession russe à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) doivent être surveillées de près. Il ne peut pas exister de libre-échange équitable si certaines règles fondamentales ne sont pas communes: sécurité des produits, normes alimentaires, respect de la propriété intellectuelle. Les intérêts du grand commerce ne peuvent pas représenter le critère unique.
« Dimension nordique », un projet à développer. Si l'on laisse de côté l'objectif démagogique de la zone de libre-échange, inséré partout par paresse intellectuelle, la position de négociation globale que la Commission a proposée en juillet dernier (voir notamment notre bulletin n. 9224) représente une base appropriée pour les négociations prochaines ; la coopération pourrait même être élargie aux transports et à d'autres domaines encore. C'est une chance que le Conseil soit actuellement présidé par la Finlande, c'est-à-dire le pays qui, pour des raisons géographiques et historiques évidentes, est le plus directement concerné par les relations avec la Russie. Le Premier ministre finlandais Matti Vanhanen a décidé d'inviter Vladimir Poutine au Sommet européen informel du 20 octobre, qui sera en bonne partie consacré au dossier énergétique, et il présidera le Sommet UE/Russie de novembre qui devrait donner une impulsion décisive à l'ouverture des négociations sur le nouvel accord de partenariat stratégique destiné à remplacer, avec des ambitions accrues, l'accord actuel de partenariat et de coopération. Aux relations bilatérales s'ajoute l'initiative «Dimension Nordique» à laquelle, outre l'UE et la Russie, participent la Norvège et l'Islande et, comme observateurs, les Etats-Unis et le Canada ainsi que plusieurs organismes internationaux. La Russie est disposée, paraît-il, à renforcer sa présence à la condition que ses pouvoirs de décision soient alignés sur ceux des autres participants. En plus de l'action générale de coopération et concertation, la Dimension Nordique patronne des projets opérationnels d'intérêt commun comme le traitement de déchets nucléaires dans baie russe de Gremikha ou la construction d'une station d'épuration à Saint-Pétersbourg.
Une intensification généralisée des efforts dans les différents domaines cités est donc attendue pour les deux prochains mois ; j'y reviendrai le moment venu. L'aspect gaz/énergie mérite toutefois un commentaire spécifique immédiat ; ce sera pour demain.
(F.R.)