Bruxelles, 13/09/2006 (Agence Europe) - La commission du commerce international du Parlement européen a organisé le 12 septembre une audition sur les perspectives commerciales dans l'espace euroméditerranéen, en vue d'un rapport à finaliser fin 2006 avant de le soumettre à la plénière de janvier 2007. Il en ressort, pour l'essentiel, des doutes sur la manière de faire actuelle, et l'échéance de 2010 citée pour la mise en place d'une zone de libre-échange semble désormais mise en question, et même « utopique », selon Tokia Saïfi (PPE-DE, française). Les participants ont tous souligné la nécessité d'en étudier l'impact non seulement économique, mais aussi social et environnemental. « Réfléchir à une zone de libre-échange mérite d'abord un regard politique dans un contexte instable politiquement, et brouillé institutionnellement avec l'échec du sommet EuroMed de Barcelone », a déclaré le rapporteur, Kader Arif (PSE, France).
L'ambassadeur algérien Halim Bentallah s'est nettement distancié d'une approche consistant à compléter le processus de Barcelone, ou à le remplacer par une "politique de voisinage" qui, selon lui, a « tendance à transformer les objectifs » de départ du processus de Barcelone. Il convient cependant que, depuis novembre 1995, le contexte a "beaucoup changé", ainsi, l'impact de l'élargissement s'est ajouté à la "faiblesse institutionnelle" du processus EuroMed, s'ajoutant aux "défauts initiaux" du projet de libre-échange, qui ne tient pas compte des particularités des différents secteurs comme les services ou l'agriculture ni de la diversité des situations dans chaque pays. Les investissements, dit-il, n'ont pas profité de "l'effet d'annonce" qu'avait constitué la déclaration de Barcelone, vite contrebalancé par l'effet de l'élargissement, qui s'est révélé bien plus attractif. Mais le principal défaut demeure à ses yeux le maintien des restrictions à la liberté de circulation des personnes. En tous cas, l'Algérie "n'est pas partie prenante" de la politique de voisinage, et préfère que l'effort soit centré sur la mise en oeuvre de l'accord d'association. L'ambassadeur égyptien Mahmoud Karem s'est montré moins critique, mettant en avant les résultats encourageants de la zone méditerranéenne (croissance globalement forte, meilleurs équilibres macro-économiques). Il a souligné le besoin de mieux accompagner économiquement les efforts de paix dans la région et a souhaité que l'on mette plus en avant les exigences sociales et humaines du processus. Le président de la séance, Peter Stastny (PPE-DE, slovaque), a aussi estimé que les acquis "risquent malheureusement d'être insuffisants pour remplir les objectifs" du processus de Barcelone, et que le Parlement doit s'impliquer davantage pour donner des orientations plus claires.
Les experts sollicités ont eux souligné aussi les risques de l'approche adoptée. Mais le vice-président de la BEI, Philippe de Fontaine Vive, s'est montré plus optimiste et s'est concentré sur le rôle dynamique que joue la Banque via l'instrument FEMIP au service du développement des entreprises méditerranéennes, et a cité des chiffres montrant que l'économie méditerranéenne, va mieux: 4,% de croissance dans la zone, mais 7% si on inclut la Turquie, mais la richesse de la région, dans son ensemble, demeure faible (3,5% de la richesse européenne si on compte aussi la Turquie). Le développement du commerce et des infrastructures liées (notamment les transports, les réseaux gaziers) devrait permettre, à son avis, de réduire les carences actuelles.
Le représentant de l'Ong ENDA, Ibrahim Magdi, a particulièrement insisté sur les risques dans l'agriculture où « l'accroissement des importations depuis l'UE (sera) au détriment de la production locale »: à son avis, l'enjeu « ne saurait être de gagner des parts de marché à court terme mais plutôt de favoriser le développement de ses voisins » et de contrer les impacts sociaux négatifs dans un secteur agricole où la vulnérabilité est structurelle.
Pour Dorothée Schmid de l'Ifri, c'est sans doute parce que l'Europe n'a pas de moyens politiques qu'elle a fait du libre-échange le cœur de sa relation avec la Méditerranée: la « foi en un projet libéral » lui semble plus conforme au "schéma remis au goût du jour par l'administration américaine", qu'aux intérêts dans la région, et "il n'est pas certain que la politique de voisinage offre des solutions nouvelles". Elle observe, en outre, un « retour à une dimension bilatéralisée » des relations entre les deux rives.
Le professeur Erwann Lannon, du Collège de l'Europe, met l'accent sur la faiblesse des réformes dans les pays de la rive sud et du dialogue avec la société civile, et se dit « choqué » par la part trop faible (10%) des ressources MEDA consacrées au développement régional. Il constate également une "déméditerranéisation", une marginalisation de la relation entre les deux rives, et pointe du doigt le "flou" de la perspective d'intégration de ces pays dans le marché intérieur européen qui constitue cependant un des objectifs principaux de la "politique de voisinage".
Ignacio Garcia, de la DG Commerce de la Commission, a assuré que des études d'impact ont été réalisées et que la Commission restait à l'écoute de ses partenaires. Kader Arif a affirmé sa volonté d'élaborer un rapport reflètant plus sensiblement les doutes et les promesses de cette politique euroméditerranéenne dont les perspectives ne semblent pas claires à tous les partenaires.