Un armistice éventuel entre les dirigeants de Mittal Steel et d'Arcelor n'éliminerait pas la nécessité de clarifier les règles européennes sur la gouvernance des entreprises et sur la mondialisation dans le domaine financier, boursier et industriel (voir cette rubrique d'hier). Pour qui s'intéresse en particulier à l'affaire Mittal/Arcelor, voici, de façon schématique, l'évolution intervenue. Les responsables de Mittal Steel (société qui appartient à 80% aux membres de la famille Mittal) ont répondu aux critiques en affirmant: nous sommes une société européenne ; si nous achetons des usines, ce n'est pas pour les fermer ; nous avons établi un «programme industriel» pour l'avenir ; nous sommes disposés à discuter avec Arcelor la possibilité de créer une direction commune ; le siège mondial de la nouvelle société fusionnée pourrait être Luxembourg. On voit le ton ; Mme Anne Méaux, considérée comme la meilleure «conseillère en communication» de France, était passée par là. Les contre-réponses portent en particulier sur le fait que Arcelor est technologiquement beaucoup plus avancé que Mittal Steel, qu'il fabrique des aciers plus sophistiqués et qu'il est inférieur exclusivement pour le tonnage produit. La valeur de ses actions est plus stable et supérieure à celle de Mittal Steel, mais ce dernier pourrait le dévorer grâce à sa disponibilité impressionnante d'argent liquide (il a offert aux actionnaires d'Arcelor 18,6 milliards d'euros), sans oublier que la BERD (Banque créée à l'initiative de l'UE pour financer les investissements en Europe de l'Est et dans les pays de l'ex-URSS) a cofinancé plusieurs investissements de l'empire Mittal en Europe de l'Est (en Roumanie notamment) et en Asie orientale.
Pour une éthique des affaires. Ce qui rend difficile la position d'Arcelor, est que ses actions sont essentiellement dans les mains de Fonds de pension (américains notamment) et d'organismes analogues lesquels, n'ayant pas d'objectifs industriels ni de responsabilités régionales ou politiques, ont pour objectif prioritaire d'obtenir le rendement le plus élevé possible de leurs investissements. Par ailleurs, Mittal Steel n'est pas attaquable par une contre-OPA car la majorité de son capital appartient à la famille, alors que le principal actionnaire d'Arcelor, le Luxembourg, ne possède qu'environ 5% des actions. Autour de ces constatations est relancé le grand débat qui avait déjà embrasé les milieux européens au moment où était en discussion la directive OPA proposée par Frits Bolkestein. Au-delà des détails juridiques, le débat portait en pratique sur les pouvoirs respectifs des actionnaires d'une part, des managers d'autre part. Les discussions acharnées sur la possibilité, pour le management d'une entreprise attaquée, de prendre des mesures de défense sans passer par l'Assemblée des actionnaires (ou sur la base d'un mandat général de celle-ci) se fondaient sur des considérations éthiques, en faisant valoir que le management a des relations directes avec les syndicats des travailleurs, qu'il peut être sensible aux traditions et aux exigences régionales, etc. À cela, l'on répondait que les actionnaires sont quand même les propriétaires. Le débat se fondait sur un grand nombre d'études, y compris de Prix Nobel célèbres (qui avaient d'ailleurs des opinions opposées).
Expériences décevantes. Depuis lors, la situation a considérablement empiré: aussi bien des propriétaires que des managers ont été protagonistes d'abus et de scandales qui ont secoué le monde des affaires, et la justice a dû intervenir à plusieurs reprises, tant aux Etats-Unis qu'en Europe. Le comportement de certains managers a été d'un égoïsme époustouflant et l'indifférence de certains actionnaires (ou de leurs représentants) aux responsabilités sociales des entreprises et aux programmes industriels a été parfois très décevante. Il est vrai qu'on a constaté aussi des comportements dignes et responsables, et que depuis lors les propriétaires et managers s'efforcent de plus en plus de mettre l'accent sur l'éthique des affaires. Mais plusieurs responsables politiques et observateurs ont acquis la conviction que l'on ne peut pas faire confiance à la sensibilité éthique ni des uns ni des autres: ce qu'il faut, ce sont des règles contraignantes et des sanctions sévères. Les Etats-Unis ont beaucoup avancé dans cette direction et l'Europe a fait des efforts. La Commission a proposé de nombreuses mesures relatives à la «gouvernance des entreprises», aux droits des actionnaires, au comportement des «agences de notation», aux droits de vote multiples, à l'interdiction de délocaliser les entreprises recevant des subventions européennes, etc. Mais l'UE est encore loin d'un régime de gouvernance complet et équilibré, et l'aspect «mondialisation» reste dans l'ombre. C'est pourquoi toutes les occasions doivent être saisies pour approfondir le débat, et chaque fois que se présentent des cas qui agitent les media et les opinions publiques, il faut faire progresser la réflexion et discuter des précautions permettant d'éviter les abus (même si certains milieux préféreraient étouffer cette discussion).
(F.R.)