Appliquer les principes acquis. La conception européenne «élargie et affinée» de la politique commerciale (voir le numéro précédent de cette rubrique) ne contient pas d'idées tout à fait nouvelles, mais elle est le fruit d'une réflexion qui a duré des années. Les organisations syndicales ou environnementales se battent depuis longtemps afin que les considérations sociales et écologiques soient prises en compte dans le commerce. Les exigences du développement des pays pauvres sont affirmées par l'OMC elle-même. Mon texte voulait marquer le coup, après la diffusion de la lettre de José Manuel Barroso aux membres du Conseil européen et des fiches sur la position européenne avec la présentation de Peter Mandelson. Dans ces fiches, des concepts longuement mûris, concernant l'exigence que la libération des échanges soit accompagnée de règles, sont repris avec éclat. Je n'ai d'ailleurs donné qu'une idée partielle de ces fiches qui sont nombreuses et détaillées. Elles précisent notamment que l'UE, tout en acceptant que les règles relatives aux investissements, à la concurrence et aux marchés publics ne soient pas négociées dans le cycle de Doha, « veillera à ce qu'elles soient traitées comme il se doit dans le programme ordinaire de l'OMC ». En outre, l'UE estime qu'actuellement « le lien juridique entre les règles de l'OMC et les mesures environnementales n'est pas clair»; elle demande dès lors «une clarification de ce que les membres de l'OMC peuvent ou ne peuvent pas faire», et réclame à cet effet une coopération renforcée entre l'OMC et le PNUE (Programme des Nations unies pour l'environnement), qui devrait obtenir un statut d'observateur dans certains travaux de l'OMC. Par ailleurs, des fiches spécifiques sont consacrées au règlement des différends, aux investissements, aux pratiques déloyales, aux droits de propriété intellectuelle, aux services, etc.
Les principes étant clairement affirmés, il reste à les appliquer. Comment et jusqu'à quel point pourront-ils se concrétiser dans le cycle de Doha? Quelle influence peuvent-ils avoir sur le déroulement de la conférence de Hong-Kong? Ils devraient contribuer à raffermir les positions de l'Europe en faveur des pays les plus pauvres et en défense d'éléments essentiels de sa civilisation (ceux qui sont liés au maintien de l'activité agricole). Mais bien des obstacles subsistent. Dans sa conférence de presse de jeudi dernier, Peter Mandelson a été ferme dans l'affirmation qu'il n'y aura pas à Hong-Kong de nouvelle offre européenne sur l'agriculture, mais il a parlé en même temps de sa disponibilité (si les autres pays riches et les pays émergents présentent des offres sérieuses concernant l'industrie et les services) à étoffer et développer l'offre actuelle en la rendant plus alléchante ; ce qui justifie certaines perplexités. Mais quelques jours auparavant, devant les parlementaires européens, en commentant les prétentions du Brésil et d'autres pays à propos de l'ouverture du marché agricole européen, il avait déclaré: « Il semble parfois que seul un accord qui signifierait la faillite d'une grande partie de l'agriculture européenne et la fin de nos accords préférentiels avec les pays ACP puisse satisfaire certains de nos partenaires ». M. Mandelson devrait donc rejeter l'idée que l'agriculture puisse constituer pour l'Europe une monnaie d'échange pour obtenir des concessions sur les produits industriels et les services; les concessions d'autrui dans ces secteurs doivent représenter la contrepartie des offres agricoles déjà faites par l'UE, sans rien y ajouter qui éliminerait les pays africains du marché européens et supprimerait en Europe la presque totalité de l'activité agricole.
La Grande-Bretagne de plus en plus lointaine ? Mais si M. Mandelson semble avoir compris l'essentiel, l'attitude de son pays d'origine est déroutante. Le document de Gordon Brown sur «sa» réforme de la politique agricole de l'UE est hallucinant: suppression de toutes les aides et autres soutiens, importations libres en provenance du monde entier avec des droits de douane alignés sur les droits les plus faibles du secteur industriel. On voit qu'en ce domaine la distance qui sépare la Grande-Bretagne du continent dépasse de loin les quelques kilomètres de la Manche: c'est un abîme. De son côté, OXFAM, organisation britannique non gouvernementale qui s'est acquise des mérites pour son action en faveur du commerce équitable, continue à défendre les intérêts du grand commerce contre ceux des pays pauvres et de la civilisation européenne. OXFAM a contribué de toutes ses forces à démolir les préférences de l'UE en faveur des bananes et du sucre africains, et ses tentatives pour donner a posteriori l'impression qu'elle défend les intérêts des pays pauvres ont quelque chose de pathétique. Toutefois, malgré Gordon Brown, malgré une certaine presse britannique et malgré OXFAM, la conception européenne des négociations commerciales mondiales s'est consolidée, on l'a vu. Parallèlement, l'organisation syndicale mondiale CISL se bat avec vigueur contre un libre-échange qui négligerait les aspects sociaux, et elle est présente en force à Hong-Kong. Ayons confiance. (F.R.)