Exit la zone de libre-échange régionale. Après le demi-échec du Sommet de Barcelone (voir cette rubrique d'hier), qu'est-ce qui survit du projet euro-méditerranéen d'une zone commerciale et économique commune et d'un espace commun de liberté, de sécurité et de justice? Pas grand-chose, à mon avis. La zone de libre-échange, je me demande, à la lecture de certaines prises de position, si les deux parties ont jamais compris ce qu'elle signifie. Voici comment ce projet est présenté par le professeur Sami Naïr, de l'Université Paris-VIII: «une politique strictement commerciale a été mise en place qui, en échange de transferts financiers et de la promesse de participer à une zone de libre-échange en 2010, exigeait le démantèlement des barrières douanières au Sud et l'ouverture des marchés aux produits européens». Mais bien sûr que c'est ça, le libre-échange: suppression des barrières douanières des deux côtés (avec un décalage du calendrier en faveur de la partie la plus faible) et ouverture réciproque des marchés. Ce ne sont pas seulement les règles du commerce international qui le disent, mais la grammaire, la signification des mots. Ce projet n'est pas intéressant pour les pays de la rive Sud ! Je l'ai toujours pensé, d'autant plus que ni du côté européen ni de l'autre côté, on n'a jamais sérieusement pris en considération l'exigence de libérer parallèlement les échanges entre les pays tiers méditerranéens eux-mêmes, sans quoi une ZLE régionale n'existe pas. On apprend maintenant que le Maroc préfère un accord bilatéral pour ses échanges avec l'UE, et que l'Algérie ne veut pas de libre-échange. La situation est donc claire: exit la zone de libre-échange à l'horizon 2010 couvrant l'ensemble de la région.
Espace économique en panne. Et l'espace économique commun? Il présuppose un tel nombre de réalisations et d'harmonisations que l'UE elle-même n'est pas encore parvenue à le réaliser complètement (voir la libération des services, le marché commun de l'énergie, etc.). Dans le programme quinquennal approuvé à Barcelone, la libération des services est indiquée comme non contraignante et volontaire. Et le marché unifié de l'électricité est cité pour mémoire (il n'existe même pas dans l'UE). D'après les prises de positions dont j'ai eu connaissance, dans le domaine économique les pays de la rive Sud réclament, en fait, trois choses: un accès amélioré au marché européen pour leurs produits agricoles ; autant de financements que possible du budget communautaire et de la BEI ; l'augmentation rapide des financements privés européens.
Voici l'état de la situation pour les trois aspects. Pour l'agriculture, l'UE propose d'ouvrir des négociations pour libérer (avec quelques exceptions) les échanges, mais dans le cadre d'un accord d'ensemble couvrant aussi des normes sanitaires et environnementales communes, le respect des dénominations protégées, etc. L'UE est prête à négocier rapidement, pays par pays ; on attend les réponses de l'autre côté, à Barcelone on s'est limité à prendre acte de l'offre. Pour les financements, on rappelle à Bruxelles les milliards d'euros déjà versés: 8,8 milliards d'euros depuis 1995 par les programmes Meda 1 et Meda 2, et 11,2 milliards d'euros prêtés par la BEI via la Femip. Pendant l'année en cours, le Maroc a déjà reçu en dons 135 millions d'euros, les territoires palestiniens 121 millions, la Tunisie 118 millions, l'Egypte 110 millions, la Jordanie 58 millions, l'Algérie 40 millions, le Liban 27 millions, la Syrie 22. Ce n'est pas beaucoup, par tête d'habitant et par rapport à d'autres régions? C'est possible, mais l'essentiel, ce ne sont pas les chiffres, c'est l'utilisation, les résultats des financements. Et de ce point de vue, les évaluations ne sont pas brillantes. Dans l'un ou l'autre des pays cités, l'inefficacité et la corruption ont parfois dévoré les versements. Quant aux investissements privés, la seule manière pour les attirer est de créer les conditions qui incitent les capitaux à y arriver. Pour le moment, la région méditerranéenne n'attire que 1% environ des investissements extérieurs européens. Le morcellement des marchés en est la première cause. Le marché d'un seul pays n'est pas attrayant car il est trop limité. Aucun industriel n'investira de grosses sommes pour un marché de quelques millions, ou dizaines de millions, de consommateurs. A défaut de marché unique au Sud, les investissements n'arriveront pas.
Eloignement des ambitions politiques. C'est à dessein que j'avais résumé dans cette rubrique (bulletin n. 9074) les demandes du Parlement européen concernant les droits de l'homme, la démocratisation, l'égalité des droits pour les femmes, la fin des conflits entre les pays tiers méditerranéens, la condamnation de tous les actes terroristes, le recours à la «clause de suspension» des accords d'association pour toute violations des libertés démocratiques. Nos lecteurs vont recevoir le texte intégral des résultats de Barcelone (série EUROPE/Documents) ; ils auront ainsi la possibilité de comparer la distance qui sépare les demandes du PE de ce que les pays tiers méditerranéens acceptent. Au niveau régional, il y a la place pour de bonnes coopérations, pas encore pour un espace commun de liberté, de sécurité et de justice. (F.R.)