Des efforts pathétiques. Chaque jour qui passe, ou presque, apporte une confirmation que le libre- échange ne peut pas être considéré en lui-même comme la panacée qui guérit les maux économiques du monde, si les conditions d'une concurrence équitable ne sont pas réunies. Avez-vous donné un coup d'œil au résultat du récent Sommet interaméricain de Mar del Plata (Argentine)? Le projet des Etats-Unis de créer entre les deux Amériques la plus grande zone de libre-échange du monde, s'étendant de l'Alaska à la Tierra del Fuego, n'est même pas cité dans le communiqué final. Lancé il y a 11 années par Bill Clinton, il avait pourtant été souscrit à l'époque par la presque totalité des chefs d'Etat, avec l'objectif de l'achever…en 2005. Les efforts de George Bush pour le relancer ou du moins pour le laisser survivre se sont heurtés à des oppositions radicales (Venezuela) ou à un désintérêt poli (Brésil, Argentine) et le communiqué final se replie sur les formules banales: consolider la démocratie, créer des emplois, lutter contre la pauvreté. Les efforts d'une partie de la presse américaine pour donner l'impression que le projet de ZLE des Amériques est toujours vivant ont été presque pathétiques.
Une suggestion pour le Brésil. Certes, dans le contexte des négociations à l'OMC, les autorités brésiliennes (et autres) maintiennent la pression sur l'Europe en faveur du libre-échange mondial… en agriculture. En même temps, elles demeurent restrictives à l'égard de l'ouverture des frontières dans les secteurs des services et de l'industrie. Quoi de plus normal et légitime? Le Brésil défend ses intérêts. On souhaite simplement que les autorités de l'UE en fassent autant à propos des intérêts européens. Dans les commentaires récents sur les perspectives d'une politique commune de l'énergie, j'ai fait une allusion au potentiel énorme dont dispose le Brésil pour la production de carburants de sources agricoles (voir cette rubrique dans le Bulletin n. 9064). Voici alors une suggestion simple: pourquoi l'Europe n'offrirait-elle pas aux Brésiliens, dans le cadre de l'OMC ou dans celui de la relance des négociations UE/Mercosur, des engagements fermes sur l'achat de biocarburants brésiliens, quelles que soient les évolutions du prix du pétrole? Ce serait avantageux pour les deux parties: le Brésil pourrait concrétiser, voire élargir ses projets de cultures agricoles énergétiques et l'UE réduirait sa dépendance au pétrole. Les deux parties pourraient ainsi mettre la sourdine aux revendications réciproques considérées comme inacceptables, concernant les produits agricoles alimentaires d'une part, les services et les produits industriels d'autre part.
Chacun respecterait ainsi, comme il se doit, les intérêts essentiels de l'autre. L'Europe ne peut pas ouvrir ses frontières en agriculture car elle doit sauvegarder ses activités agricoles essentielles et tenir ses promesses aux pays ACP et autres pays de la liste ONU des pays moins favorisés, et le Brésil entend protéger certaines activités qu'il considère comme stratégiques. Prenons l'exemple du secteur bancaire et financier, tellement sensible que l'on constate même à l'intérieur de l'UE, entre les Etats membres, des réflexes protectionnistes. La question n'est pas simple. Je me rappelle les controverses qui avaient accompagné à ce sujet les négociations des accords euro-méditerranéens. Si nous libérons le secteur bancaire, observaient certains gouvernements maghrébins, nos banques encore fragiles seront phagocytées. Si vous voulez attirer les investisseurs européens, répondaient les négociateurs de l'UE, vous devez leur garantir des services financiers efficaces. J'estime que chaque pays doit évaluer ses circonstances nationales et effectuer ses choix à la lumière de ses convictions politiques.
Un coup de tonnerre. Sur un plan général, ma conviction est faite depuis longtemps, et je l'ai exprimée à plusieurs reprises: il n'est pas question de renoncer à l'accord UE/Mercosur ni au «cycle Doha» de l'OMC, mais d'en modérer certaines ambitions. L'objectif du libre-échange doit être remplacé par un mouvement de libération tenant compte des intérêts de chacun. Le ralentissement récent des négociations de Genève va dans ce sens (voir cette rubrique dans le bulletin n.9066), et il a été accompagné la semaine dernière par un coup de tonnerre: la présentation par deux commissaires européens des résultats de l'opération anticontrefaçon, effectuée par les douanes des Etats membres coordonnées par l'OLAF (Office européen de lutte antifraude). Ce que Laszlo Kovacs et Siim Kallas ont révélé à la presse est hallucinant: le compte-rendu publié dans notre bulletin N. 9064 devrait avoir fait sursauter pas mal de gens. Ce ne sont pas tellement les chiffres relatifs aux articles contrefaits saisis qui impressionnent, mais les considérations qui accompagnent ces chiffres. J'y reviendrai demain. (F.R.)