La bataille oubliée. On a tout oublié, il faut recommencer à zéro ! C'est l'impression que m'ont laissée les réactions aux références, dans cette rubrique, aux débats qui s'étaient déroulés il y a une quinzaine d'années au sein de l'UE à propos de la politique agricole, de la nécessité de réformer la PAC et en même temps de l'exigence impérative de sauvegarder l'activité agricole en Europe. Ces débats avaient abouti, au niveau des chefs de gouvernement, à la notion de la «multifonctionnalité» de l'agriculture (le terme est trop bureaucratique mais personne n'avait trouvé mieux) et au principe de maintenir une activité agricole dans l'ensemble du territoire européen. Eh bien, les réactions au rappel de ces résultats et des textes qui en avaient résulté indiquent que les nouvelles générations de fonctionnaires européens, et aussi de parlementaires et autres responsables politiques, n'en savent rien, et que les plus âgés ont tout oublié. Ce qu'on entend et qu'on lit va souvent dans un sens opposé aux conclusions auxquelles l'UE était parvenue. On parle à nouveau de libre-échange mondial dans le secteur agricole, d'appliquer aux produits agricoles les règles de l'OMC valables pour le secteur industriel, de pousser au maximum la productivité de l'agriculture.
Il y a presque un demi-siècle, la PAC avait été créée pour relancer la production alimentaire en Europe après les désastres de la guerre et pour sauver la civilisation rurale. Dans ces buts, la production intensive était admise et dans quelques cas encouragée. Le résultat avait dépassé les prévisions: en quelques années, les pénuries alimentaires qui avaient endeuillé périodiquement l'histoire de l'Europe étaient définitivement vaincues. Mais un autre danger les remplaçait: les risques pour la nature et pour l'environnement provoqués par la production intensive et par les excédents qui en résultaient. La PAC accumulait montagnes de beurre, de vins et de viandes, parce que, sous l'influence des commerçants, de certains gros propriétaires et des fraudeurs qui toujours prolifèrent dès qu'ils sentent l'odeur de l'argent, une partie des agriculteurs (qui ne sont ni pires ni meilleurs que d'autres catégories sociales) ne produisaient plus pour le marché selon la demande des consommateurs et ne se préoccupaient plus de la qualité, mais ils produisaient directement pour les mécanismes européens de retrait des excédents. D'où les histoires délirantes du vin transformé en alcool inutile mélangé à l'essence pour s'en débarrasser, du beurre conservé à grands frais dans les magasins frigorifiques jusqu'à devenir inutilisable, des agrumes et autres fruits détruits par les tracteurs aux frais de l'Europe… Il fallait modifier les règles et les orientations. Les profiteurs de la PAC ont fait obstacle autant que possible aux réformes pour garder leurs «rentes de position», mais les réformes ont été faites: les montagnes de beurre et de viandes ont disparu, il reste le vin de qualité médiocre qui pose encore problème. Mais l'essentiel est que l'agriculture intensive et l'obsession de la compétitivité comme critère unique sont enfin remplacées par un retour à l'agriculture extensive et au respect de la nature (aujourd'hui, l'essentiel des subsides de la PAC sont réservés aux agriculteurs qui respectent des normes écologiques sévères).
L'Europe a déjà payé. Le chemin n'avait pas été aisé. La semaine dernière, j'ai écrit que la conception de l'avenir fondée sur une compétitivité exacerbée entre les pays et les peuples, les moins efficaces étant exclus du progrès, n'est certes pas applicable au secteur agricole «où elle serait non seulement absurde mais criminelle» (voir cette rubrique dans notre bulletin n. 8981). Mon dernier adjectif a paru excessif à quelques lecteurs. C'est qu'en ce domaine l'Europe a déjà payé, merci. La rentabilité à tout prix n'a provoqué que des désastres. C'est quoi, le drame de la vache folle, sinon l'effet de la tentative de réduire le coût de l'élevage en nourrissant les vaches avec des déchets de viandes, en rendant ainsi carnivore (et cannibale, lorsque les déchets étaient bovins) un animal herbivore, doux et patient, compagnon de l'homme depuis que l'agriculture existe ? S'y ajoute l'ignoble élevage «sans terre» pour augmenter la productivité, la pollution de l'eau dans les zones (en Bretagne et ailleurs) à cause de l'excès des déchets porcins (les enfants ne pouvaient plus la boire), la cruauté des élevages de poulets, la disparition d'un nombre incroyable de variétés de fruits pour produire partout la variété dont le rendement en poids était plus élevé, la suppression des herbages protéiques pour gonfler les importations de manioc (moins cher, car importé de pays pauvres qui n'hésitaient pas à abîmer leurs terres au profit du grand commerce)… Quelles batailles, à l'époque, pour réformer la PAC tout en sauvegardant la nature, les traditions et les paysages européens!
Nos ancêtres savaient… Dans l'affaire de la «vache folle», j'avais, avec l'aide de personnes plus cultivées que moi, prouvé que les anciens connaissaient le risque mortel encouru en nourrissant des herbivores avec des farines animales. Plutarque, dans son «Traité des animaux», parlait déjà de la «démence des bovins devenus carnivores », et en 1923 Rudolf Steiner avait décrit le mécanisme: l'herbivore nourri avec de la viande « se remplit d'acide urique, dont la caractéristique est de provoquer une faiblesse du système nerveux et du cerveau. L'acide arrive au cerveau et le bœuf ou la vache deviennent fous.» Guido Ceronetti s'indignait, avec son ton inimitable, de nos méthodes d'élevage: « Longs voyages déchirants par mer et chemin de fer, hystérectomies pour placer les fœtus dans les incubatrices, injections incessantes, alimentation forcée imprégnée d'horreur chimique dans le noir et presque paralysés, les chaînes, les mutilations (…) Et ce que les analyses ne peuvent pas montrer: l'énergie négative dont est imbue chaque molécule d'un être sensible traité comme une chose inanimée et la concentration dans l'homme qui s'en nourrit des résidus de sa terreur et de son désespoir.» L'indignation de Ceronetti ne se limitait pas à l'élevage: « La destruction des oliviers représente un crime qui, si l'on avait une idée correcte des rapports homme/terre/ciel, serait puni de mort. Sache, homme lâche, que pour un olivier coupé ta tête tombera ». Excessif ? Ne craignez rien: c'est le langage des prophètes, Ceronetti ne ferait pas de mal à une mouche. Mais il nous aide à comprendre pourquoi l'Europe doit protéger son agriculture, sa biodiversité (déjà tellement compromise), ses traditions, ses paysages, et rejeter le libre-échange mondial dans ce domaine. Ceronetti encore, en traversant certaines parties de la Toscane et de la campagne française: « Tout d'un coup, quelque chose a changé dans un paysage qui était inchangé depuis 4.000 ans, et l'âme de l'homme est devenue plus triste ».
Les fonctions multiples de l'agriculture. En 1997, à l'issue de longs débats que j'ai essayé de résumer et de trois mois de négociations sur un projet, le Conseil Agriculture approuvait un document établissant le principe du caractère multifonctionnel de l'activité agricole qui à la fois pourvoit à l'alimentation de la population et assure à l'Europe son autonomie alimentaire, sauvegarde l'espace naturel, protège la biodiversité, entretient les paysages, permet de respecter l'équilibre territorial, apporte une contribution essentielle à la vitalité de l'espace rural (80% du territoire communautaire), répond aux préoccupations et aux exigences des consommateurs à propos de la qualité et de la sécurité des produits alimentaires, respecte le bien-être des animaux. Compte tenu de ces fonctions multiples, l'activité agricole doit être maintenue sur tout le territoire européen, y compris les régions défavorisées et de montagne. A la mi-décembre 1997, ce texte était approuvé à l'unanimité par le Conseil européen, explicitant droits et devoirs des agriculteurs. Le président du Conseil Agriculture, Fernand Boden, déclarait: « Nous ne pouvons pas soumettre nos agriculteurs, à qui nous imposons des contraintes en matière de clauses sociales, de protection de l'environnement, de bien-être des animaux et de qualité et sécurité des produits, à la concurrence déloyale de partenaires commerciaux qui ne respectent pas les mêmes contraintes.» Ces assurances donnaient à l'UE le droit d'être sévère à l'égard des abus des agriculteurs et de réduire les «rentes de position» qui enrichissaient les gros propriétaires. En contrepartie, toute farine animale dans l'alimentation des herbivores est supprimée, les agriculteurs ne peuvent plus polluer l'eau à leur guise (dans certaines zones, l'activité agricole était devenue le facteur principal de pollution, avant l'industrie chimique), les subventions à l'exportation (qui enrichissaient les grands commerçants) ont été radicalement réduites. Et voici que des variétés végétales disparues de nos tables sont à nouveau cultivées, des oiseaux et des insectes traditionnels réapparaissent et les perspectives de sauvegarde des paysages s'améliorent, la revitalisation des zones rurales (même et surtout pour des activités non agricoles) commence à donner de bons résultats. Et c'est justement le moment que certains hommes politiques choisissent pour porter l'attaque décisive à l'activité agricole en Europe, en préconisant la réduction drastique des financements et l'ouverture totale des frontières européennes à la production mondiale ! Car il ne faut pas se tromper: sans financements suffisants et en l'absence d'un niveau raisonnable de protection aux frontières, 80% de l'activité agricole en Europe serait condamnée et notre continent serait transformé en vastes zones désertifiées interrompues de temps en temps par des villes monstrueusement gonflées avec des dizaines de millions d'exclus de notre société défaillante.
La question n'est donc pas de savoir si l'Europe continentale doit sauvegarder son agriculture, son équilibre territoriale, ses traditions et ses paysages, en respectant les conclusions du Sommet de 1997 sur la multifonctionnalité de l'agriculture, avec l'exigence de conserver une activité agricole sur l'ensemble du territoire européen. La question qui se pose est d'améliorer sans cesse les politiques permettant d'atteindre ces objectifs, en évitant abus et gaspillages. Le coût de la PAC est-il aujourd'hui excessif ? La protection aux frontières est-elle abusive ? Je m'efforcerai d'apporter demain quelques éléments de réponse. (F.R.)