Moscou, 10/05/2005 (Agence Europe) - Après de longues tractations techniques et diplomatiques au cours des derniers mois et grâce à un accord de dernière minute intervenu au cours du 15ème Sommet UE/Russie à Moscou, la Russie et l'Union européenne sont parvenues, mardi, à se mettre d'accord sur les quatre « feuilles de route » qui doivent guider les deux parties au cours des prochaines années vers la réalisation des quatre « espaces communs » convenus déjà à Saint-Pétersbourg en mai 2003, à savoir un espace économique, un espace de liberté, de sécurité et de justice, un espace sur la sécurité extérieure et un espace pour la recherche, l'éducation et la culture. Lors de la conférence de presse à l'issue du Sommet au Kremlin, le président russe Vladimir Poutine a salué l'accord qui, selon lui, permettra aux deux côtés d'avancer vers la construction d'une « Grande Europe », une « Europe unie et sans lignes de division ». L'accord devrait aussi permettre de mettre en place les conditions pour une future libre circulation des personnes entre l'UE et la Russie, qui reste l'objectif de Moscou, a dit M. Poutine. « Notre but final est bien sûr un régime de circulation (des personnes) sans visas, pour qu'il n'y ait plus de ligne de démarcation en Europe ». En outre, « la formation d'un espace commun et indivisible de sécurité permettra de mener une lutte efficace contre les agressions terroristes, les manifestations de xénophobie, et les intolérances raciales », a-t-il ajouté. Le président en exercice du Conseil européen, le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker (qui dirigeait la délégation de l'UE à Moscou), a dit à la presse qu'entre la Russie et l'Union européenne, la confiance est désormais telle que « c'est le grand amour », même si « ce n'est pas facile de négocier avec Vladimir Poutine ». M. Juncker a aussi souligné l'importance économique de l'accord, notamment de celui sur l'espace économique qui permettra d'offrir aux investisseurs « un espace juridique sûr et prévisible qui leur permette en toute sécurité de faire les investissements qu'ils estiment nécessaires ». L'UE et la Russie ne sont pas d'accord sur tout, « mais nous avons une très bonne compréhension de nos positions respectives », a pour sa part estimé le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. Le Haut représentant pour la PESC, Javier Solana, ainsi que les Commissaires Benita Ferrero-Waldner (relations extérieures) et Peter Mandelson (commerce) ont également participé au Sommet.
Interrogé par la presse sur les éventuelles excuses que la Russie pourrait exprimer pour l'occupation soviétique en Europe centrale et orientale, en particulier pour celle des pays baltes, Vladimir Poutine a affirmé que, pour lui, cette question était « close » et que le gouvernement russe n'y « reviendra plus ». Le président russe s'est limité à citer une décision du Parlement soviétique de 1989 qui « condamnait » le pacte germano-soviétique de 1939 qui a ouvert la voie à l'annexion des pays baltes. « La question est close. Nous l'avons fait une fois (nous excuser) et cela suffit. Que vous faut-il, que nous le disions tous les ans ? », a dit M. Poutine. Il s'est aussi dit prêt à signer les accords frontaliers avec l'Estonie et la Lettonie, « mais seulement s'ils ne s'accompagnent pas de revendications territoriales idiotes », a dit M. Poutine, cité par l'AFP. En marge du Sommet, Javier Solana avait appelé la Russie et les pays baltes à la « réconciliation » suggérant de « regarder vers l'avenir » et laisser le passé aux historiens.
Jusqu'au bout des négociations sur les quatre espaces communs, la principale pierre d'achoppement concernait le lien à établir entre le futur accord bilatéral (en cours de négociation) sur la facilitation des procédures d'octroi de visas et l'accord de réadmission UE/Russie (également en voie de négociation) par lequel la Russie devra s'engager à réadmettre les immigrants clandestins qui ont transité par son territoire avant d'entrer illégalement sur le territoire communautaire. L'UE, qui souhaite que les deux accords entrent en vigueur simultanément, semble avoir eu gain de cause car, selon un diplomate européen, Européens et Russes se sont mis d'accord pour « établir un parallèle entre ces deux négociations ». Le communiqué final du Sommet précise en effet que aussi l'accord sur la facilitation des visas et l'accord sur la réadmission des clandestins permettront, « ensemble », de promouvoir de meilleurs contacts entre les citoyens de l'UE et de la Russie, à travers le tourisme et les voyages d'affaires. Les deux parties ont décidé de poursuivre les deux négociations en cours. Le communiqué final ne fixe pas de calendrier pour la finalisation des deux accords, mais il envisage leur adoption « dans un avenir proche ». Des diplomates européens n'excluent pas la possibilité de les finaliser encore avant le prochain Sommet UE/Russie qui aura lieu à Londres en octobre prochain. L'UE a aussi réitéré son engagement d'examiner avec le gouvernement russe la possibilité, à long terme, de supprimer l'obligation réciproque de visa.
Les feuilles de route adoptées mardi énoncent pour chaque espace des objectifs de coopération précis pour les deux à trois années à venir, ainsi que des mesures spécifiques et concrètes à prendre par l'UE et la Russie pour les atteindre. La mise en œuvre des engagements sera régulièrement supervisée par le Conseil permanent de partenariat UE/Russie.
Espace économique. L'objectif est la mise en place d'un marché ouvert et intégré entre l'UE et la Russie. Les travaux sur cet espace viseront à supprimer les obstacles aux échanges et aux investissements et à promouvoir les réformes et la compétitivité en appliquant des principes de non-discrimination, de transparence et de bonne gouvernance. Parmi le large éventail d'actions inscrites dans la feuille de route, il est prévu de lancer un dialogue réglementaire entre l'UE et la Russie sur les produits industriels, ainsi que de renforcer la coopération sur les questions liées aux investissements, à la concurrence et aux services financiers. Il est aussi prévu d'améliorer la coopération dans le domaine des télécommunications, des transports et de l'énergie, sur des questions telles que la normalisation réglementaire et le développement des infrastructures. Les deux parties veulent aussi coopérer pour permettre l'adhésion de la Russie à l'OMC. A ce propos, le Commissaire Peter Mandelson (commerce) avait estimé lundi que la Russie pourrait clôturer ses négociations au cours des prochains mois pour rejoindre l'OMC en 2006, à condition cependant qu'elle améliore la coordination entre ses différents ministères. Le rythme actuel des négociations « crée une possibilité d'entrée définitive au début 2006 », a-t-il déclaré au cours d'une conférence de presse. « Pour parvenir à ce résultat, nous devrons accélérer le rythme des négociations et intensifier la coordination entre les ministères du gouvernement russe », a encore estimé M. Mandelson: « Le président (Vladimir Poutine) devrait envisager de jouer un rôle plus important ».
Espace liberté/sécurité/justice. Les principes qui sous-tendent cet espace incluent la démocratie, l'État de droit, le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment la liberté et l'indépendance de la presse et l'application effective de valeurs communes par des systèmes judiciaires indépendants. Les travaux dans ce domaine verront l'adoption, dans les meilleurs délais, d'accords relatifs à la réadmission et à l'assouplissement des formalités de visa (voir plus haut) qui, ensemble, favoriseront les contacts entre les citoyens de l'UE et ceux de Russie par les déplacements et le tourisme, tout en facilitant les voyages d'affaires et officiels. Les consultations régulières sur les droits de l'homme, qui ont été lancées en mars, s'inscrivent dans cet espace et seront poursuivies, de même que la coopération dans la lutte contre le terrorisme, le crime organisé et la corruption.
Espace sécurité extérieure. Il établit un cadre pour renforcer coopération en vue de résoudre les conflits gélés qui persistent en Europe (Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud, Nagorny-Karabakh). L'UE et la Russie ont aussi décidé de renforcer leur coopération dans les domaines de la non-prolifération, de la gestion de crise et de la protection civile.
Espace recherche/éducation/culture. Il est prévu d'exploiter au mieux le potentiel des chercheurs européens et russes ainsi que le patrimoine culturel et intellectuel, en identifiant les principales mesures à prendre pour promouvoir la croissance économique et renforcer la compétitivité, resserrer les liens entre la recherche et l'innovation, encourager les coopérations étroites dans le domaine de l'éducation, notamment la convergence des systèmes universitaires et des qualifications.