Quelque chose bouge enfin dans les relations euro-méditerranéennes. Pendant trop longtemps, à mon goût, la distance entre les discours et la réalité était restée excessive. Plus les réalisations concrètes étaient modestes, plus les discours étaient emphatiques. Heureusement, les circonstances évoluent. La démocratie, la liberté et le respect de la femme progressent dans quelques pays de la rive sud ; la perspective d'un accord entre Israéliens et Palestiniens s'améliore ; le Liban pourrait retrouver son rôle de lien entre les communautés du bassin méditerranéen ; les accords bilatéraux UE/pays tiers méditerranéens commencent à donner quelques fruits ; certains intérêts communs émergent, par exemple dans le secteur textile face à l'avalanche chinoise. Bref: les circonstances deviennent plus favorables. Ce qui ne signifie pas que l'on puisse baisser la garde ou se nourrir d'illusions. Les difficultés subsistent et certaines ambitions trop rhétoriques doivent être ramenées à des dimensions plus raisonnables. Voici pêle-mêle quelques considérations:
Espace commun ? L'objectif d'un espace commun euro-méditerranéen fondé sur une zone de libre-échange ne sera possible que le jour où les pays de la rive sud auront établi entre eux un marché commun effectif, car l'espace envisagé doit constituer un ensemble et il ne peut pas consister dans la somme de relations bilatérales entre l'UE d'une part, chaque pays tiers méditerranéen de l'autre. Même en laissant de côté la Libye, dont les intentions ne sont pas encore claires, rien de semblable n'est en gestation. L'initiative la plus prometteuse est le projet de zone de libre-échange entre le Maroc, la Tunisie, l'Egypte et la Jordanie (Accord d'Agadir signé en février 2004), dont la concrétisation demeure hypothétique et de toute manière éloignée.
La situation actuelle - caractérisée par la permanence du contentieux territorial entre le Maroc et l'Algérie, la tendance de la Libye à préférer l'intégration africaine, l'absence de toute perspective d'intégration de la Syrie ou de la Turquie avec les pays du Maghreb, etc. - incite à laisser de côté la fiction d'une zone de libre-échange euro-méditerranéenne en 2010 et à la remplacer par des ambitions géographiquement plus limitées mais plus réalistes. Il serait absurde de renoncer à des réalisations plus modestes déjà mûres (ou presque) par fidélité à un projet irréaliste. Les pays concernés devraient comprendre que pour un investisseur européen lancer un projet industriel pour le marché national d'un seul pays tiers méditerranéen, c'est tout à fait autre chose que de lancer le même projet avec la perspective d'un marché couvrant toute la rive sud. En fait, pour le moment, les seuls investissements prometteurs sont ceux visant des productions destinées au marché européen, et à la condition que le système bancaire local fonctionne. Sans marchés et sans banques efficaces, d'ici quelques années, on serait encore confronté à des statistiques d'investissement désolantes.
Les parlementaires et la société civile sont là. En attendant davantage de réalisme sur le plan économique, les progrès institutionnels sont significatifs, avec en tête la concrétisation et les premiers succès de l'Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne (Apem). Je n'ignore pas les difficultés et les lacunes de la session plénière du mois dernier au Caire, mais je préfère mettre l'accent sur les aspects positifs: libération du leader du parti égyptien d'opposition, Ayman Nour, travaux de la commission politique de l'Apem (dont la présidente est européenne, avec un Arabe et un Israélien à la vice-présidence) en faveur de la fin du conflit Israël/Palestine, résolution commune reproduite dans le N.2405, du 1er avril, de notre série EUROPE/ Documents. Cette résolution exprime des vœux davantage que des réalités: un espace de prospérité fondé sur des valeurs communes ; les droits de l'Homme, la démocratie et l'Etat de droit comme « fondement essentiel » du processus de Barcelone ; condamnation de «tout type de terrorisme et d'incitation à la haine quelle que soit son origine »; un plan d'action régional sur «les droits des femmes et l'égalité des sexes ». En attendant que ces orientations et objectifs soient partagés par les populations, le fait qu'ils ont été affirmés par les parlementaires des deux rives est déjà encourageant. Tout comme l'autre progrès institutionnel, c'est-à-dire la session constitutive du Forum civil euro-méditerranéen qui a réuni à Luxembourg 250 représentants d'organisations non gouvernementales des deux rives et qui est suivie par la Conférence « Femmes, moteurs de la croissance économique dans le monde arabe » qui se déroule en ce moment même à Bruxelles et dont je veux citer la déclaration préliminaire d'Emma Bonino: « En persistant à exclure les femmes du monde économique, les pays arabes renoncent à la croissance que leurs femmes pourraient produire. De plus, les femmes ont beaucoup à apporter au débat politique. La politique est faible là où les femmes sont silencieuses ».
J'entends consacrer un commentaire spécifique à ces aspects, ainsi qu'à la question brûlante de l'intégration des immigrés musulmans dans les pays européens d'accueil, qui me semble reculer. (F.R.)