Eviter la décomposition. Les mises en garde contre le risque que la Commission Prodi se décompose progressivement avant l'expiration de son mandat (fin octobre) se multiplient, et elles doivent être prises au sérieux lorsque elles proviennent de personnalités qui ne recherchent pas la publicité des médias et qui savent de quoi elles parlent parce qu'elles ont autrefois fait partie de la Commission. Je me réfère notamment aux déclarations de Peter Sutherland qui a parlé d'un "sentiment de désintégration de la Commission" et en a dénoncé les dangers (voir notre bulletin du 21 avril, page 7). J'avais souligné, dans cette rubrique du 6 avril, les effets parfois positifs de l'entrée d'anciens Commissaires dans des gouvernements nationaux: le prestige de la Commission en sort renforcé et l'Europe y gagne, car il est évident que le ministre français des Affaires étrangères Michel Barnier se battra pour l'adoption de la Constitution européenne et de la nouvelle politique européenne de cohésion, et que le ministre espagnol de l'Economie et des Finances Pedro Solbes fera valoir ses connaissances relatives au Pacte de stabilité et de croissance.
Un risque réel… Ces remarques demeurent valables, mais les abandons de poste ne devraient pas dépasser certaines limites. Si un nombre excessif de Commissaires quittent le bateau avant le terme du voyage, leur pays d'origine et en général l'Europe y gagnent presque à tous les coups, mais les derniers mois de la Commission risquent d'être pénibles. Lecteur, tu lis les journaux au moins autant que moi, et tu connais la chanson: en plus de ceux qui sont partis ou qui s'apprêtent à le faire (Erkki Liikanen s'ajoute à la liste), on reproche au président Prodi de s'engager chaque jour davantage dans la politique italienne, à la vice-présidente Loyola de Palacio, à Philippe Busquin et à Viviane Reding de se retrouver bientôt en pleine campagne électorale pour devenir députés européens, à d'autres d'avoir la tête aux nouvelles fonctions qui seront les leurs (ou à celles auxquelles ils aspirent). Quelques-uns des Commissaires originaires des nouveaux Etats membres comme Peter Balazs et Siim Kallas (qui devaient faire équipe avec Michel Barnier et avec Pedro Solbes) travailleront en outre avec des Commissaires aussi novices qu'eux.
… mais qui peut être maîtrisé. Le risque que la Commission actuelle soit vidée de l'intérieur apparaît donc réel, mais il n'est pas inéluctable. Dans cette période trouble et difficile (pour des raisons internes liées au démarrage malaisé de la relance économique, et externes liées à la situation en Irak et au Proche-Orient), la Commission fonctionne quand même à plein rythme. Elle vient de prendre position sur la demande d'adhésion de la Croatie et, surtout, elle vient de s'exprimer sur les risques de désindustrialisation et de délocalisation d'activités industrielles, ainsi que sur le rôle de la politique de concurrence dans l'amélioration de la compétitivité de l'économie de l'Union. Ce sont deux documents, déjà résumés dans nos bulletins, sur lesquels je reviendrai la semaine prochaine et qui répondent à des demandes explicites du Conseil européen. Sur d'autres sujets d'importance économique essentielle, il est acquis que la Commission Prodi ne prendra pas d'initiatives: je pense notamment à la révision du Pacte de stabilité et à l'opportunité d'une réglementation européenne horizontale sur les services d'utilité générale (SIG). Ce sont des sujets controversés sur lesquels ni le Parlement ni le Conseil n'ont défini des positions claires et qui détermineront en partie le futur économique de l'Europe; il reviendra à la prochaine Commission de s'exprimer. Mais, sur d'autres dossiers fondamentaux, la Commission s'est déjà exprimée et elle a transmis aux autres institutions des orientations courageuses: le financement des politiques européennes jusqu'en 2013 et la nouvelle politique régionale et de cohésion. Pour les prochains mois, l'essentiel est que la Commission puisse:
a) continuer à gérer la vie et le fonctionnement de l'Union. Tout indique qu'elle le fait correctement et efficacement aussi bien sur le plan interne - décisions en matière de concurrence et de marché unique, réformes résiduelles de la politique agricole, etc. - que dans les relations extérieures (négociations avec le Mercosur et les groupes régionaux de pays ACP, reprise des négociations à l'OMC, etc.);
b) conduire à bon port quelques missions fondamentales qui lui ont été confiées, la plus importante étant l'avis qu'elle rendra en octobre sur l'ouverture de négociations d'adhésion avec la Turquie. C'est un sujet qui divise le Parlement européen et les forces politiques de plusieurs Etats membres, et l'avis de la Commission déterminera vraisemblablement la décision du Conseil européen en la matière.
Critiquer la Commission et lui attribuer des responsabilités qui ne sont pas les siennes ne doit pas constituer un moyen de dissimuler ses propres lacunes. Cette remarque est valable tant pour les Etats membres, qui ne doivent en aucun cas passer à côté de l'approbation de la Constitution, que pour quelques fractions du Parlement, où les tentatives de renverser la Commission relèvent davantage de l'intention de délégitimer l'Union devant l'opinion publique et de la tactique électorale que d'un acte politique justifié. (F.R.)