Bruges n'est plus suffisant. Parlons d'espoir. La plupart du temps, cette rubrique traite de difficultés ou de conflits, ou bien défend l'Europe contre des critiques injustes. C'est pourquoi je parle volontiers aujourd'hui d'un évènement petit à l'échelle de l'Europe mais qui réchauffe le coeur. Je me réfère au premier cours annuel du "Diplôme avancé en Etudes européennes" (DAEE) du Collège européen de Parme (Italie), ouvert samedi dernier par une allocution du président de la Commission Romano Prodi.
Pourquoi j'attribue du poids à l'initiative de Parme? Tout d'abord, parce que je connais les résultats et les effets du collège européen de Bruges. Combien de fois il m'est arrivé, dès les années soixante du siècle dernier, de constater à quel point l'année post-universitaire de Bruges marquait les âmes et les esprits! Connaissance de l'aventure européenne dès ses commencements, compréhension de ses objectifs et de sa signification, ouverture aux cultures et à l'identité de tous les Etats membres… On se comprenait tout de suite avec ceux qui "sortaient" de Bruges, et j'avais toujours quelque chose à apprendre. Mais Bruges n'était plus suffisant, même avec son "supplément" en Pologne. L'élargissement géographique progressif de l'Union et l'extension incommensurable de ses domaines d'action exigent la multiplication des sources d'information et des instruments à mettre à la disposition de la jeunesse. Certes, les initiatives ne manquent pas, et certaines sont des succès, comme les chaires Jean Monnet, les nombreux instituts d'études européennes, et surtout le programme "Erasmus". Mais il est indispensable de multiplier les institutions spécifiques qui préparent un certain nombre d'étudiants particulièrement qualifiés à assumer des responsabilités dans la vie communautaire, comme fonctionnaires des institutions, ou dans la vie politique, ou dans les organisations de plus en plus nombreuses représentant soit les régions, soit les organisations patronales ou syndicales ou d'autres acteurs de la vie civile. Bruges reste Bruges, mais ce n'est plus suffisant, et de beaucoup.
Deux raisons d'espérer. C'est dans ce contexte que s'inscrit l'initiative de Parme, avec ses caractéristiques propres. J'en citerai deux. La première est linguistique. Les cours sont donnés en trois langues: français, anglais ou italien, selon les matières. La deuxième concerne les enseignants. Une grande partie des cours, surtout ceux concernant des matières techniques (concurrence, marché unique, politique fiscale ou celle des transports) sont confiés à des fonctionnaires européens de grade élevé (non rémunérés).
Pourquoi, au début, j'ai parlé d'espoir? Pour deux raisons. La première est la réponse des étudiants à l'invitation de Parme. Les candidats sont beaucoup plus nombreux que les places, en provenance d'un grand nombre de pays européens et mêmes extra-européens. La première année, ne seront admis qu'environ 45 diplômés; les candidatures valables sont quatre fois plus nombreuses; seul un candidat sur quatre peut être accepté. La deuxième raison d'espoir est plus vaste. Je sens profondément que la nouvelle génération est en train de retrouver l'enthousiasme et l'élan européens. Après l'explosion de l'après-guerre, lorsque les jeunes manifestaient et défilaient pour la suppression des barrières entre les pays européens et pour l'Europe unie, après les générations des pères de l'Europe et celle qui a immédiatement suivi, l'Europe en tant qu'idéal a traversé une période morne. Elle n'était plus ressentie que comme une opération économique assise sur des conflits d'intérêts et sur de nouvelles formes de nationalisme. L'ignorance sur les finalités de l'intégration européenne, notamment dans la classe politique, est devenue abyssale. Mais la nouvelle génération, qui apprend à l'école l'histoire de l'unité européenne, est différente. Voici deux épisodes dont j'ai été témoin.
Le retour de l'émotion. Le premier en avril, dans un bar de la Gare de Midi de Bruxelles où j'accompagnais Jacques Delors qui devait rentrer à Paris après avoir participé au 50ème anniversaire de l'Agence EUROPE. Il s'était levé un instant pour acheter un journal lorsque deux jeunes m'approchent et me demandent: "C'est bien Jacques Delors?" "Bien sûr", je réponds. Leur émotion était évidente. "Pouvons-nous nous faire photographier avec lui?" Je les rassure: il ne dira pas non. Et alors d'un coup ce sont une vingtaine de filles et de garçons qui s'approchent, entourent l'ancien président de la Commission revenu avec son journal, et ils prennent la pose en expliquant qu'ils étudiaient à la faculté de Sciences Politiques de Paris, ils avaient visité les institutions de l'UE à Bruxelles et bénissaient l'occasion de conclure la journée par une photo avec celui dont ils étaient en train d'étudier le rôle dans la construction européenne.
Quelques mois plus tard, à une cérémonie pour la fin des travaux de la Convention, un homme très jeune se rapproche de la table des autorités, s'adresse timidement au Vicomte Davignon, et il se présente comme un diplomate d'un des pays adhérents d'Europe centrale: "Monsieur la Vicomte, vous êtes mon idole, je suis heureux de vous rencontrer. J'ai terminé l'année dernière mes études, j'ai étudié et commenté le rapport Davignon, je n'aurais jamais cru pouvoir ce soir serrer la main à son auteur."
C'est la génération qui rendra un nouvel élan à l'Europe. Et Parme contribuera à la former.
(F.R.)