Bruxelles, 27/03/2002 (Agence Europe) - L'Union européenne a mis en place, en principe dès aujourd'hui jeudi, le dispositif de sauvegarde afin de se prémunir contre une « inondation » de son marché par tout ou partie des 15 millions de tonnes d'acier auxquels les Etats-Unis barrent la route depuis une semaine. Le règlement provisoire, adopté mercredi par la Commission européenne, « ne durera pas un jour de plus que les restrictions américaines », a réaffirmé le président Romano Prodi qui, saisissant « cette occasion », en appelle au « Président Bush et à son administration pour ne pas aller plus loin dans cette voie » du protectionnisme unilatéral. L'Europe n'hésite pas à défendre ses intérêts propres avec « cohérence, conscience et fermeté » tout en restant « côte à côte » avec l'Amérique pour ce qui est des « intérêts stratégiques » et ceux-ci sont « proches », a-t-il dit, convaincu que « la relation étroite que nous avons avec les Etats-Unis » ne souffrira pas de cette « friction » limitée au cadre strict de la sidérurgie.
La fermeture « importante » du marché américain à l'acier étranger, surtout européen, est « un problème grave mais il ne faut pas trop le dramatiser », a souligné M. Prodi, lors d'une conférence de presse avec le Commissaire Pascal Lamy, chargé des affaires commerciales. « L'Europe ne cherche pas la confrontation », a-t-il dit mais simplement « à protéger les intérêts de l'industrie européenne parce que c'est notre devoir. Il faut que l'Europe se défende et elle ne peut se laisser dicter ses actions. La décision d'hier sur Galileo est là pour nous rappeler de manière frappante notre capacité de promouvoir nos intérêts, y compris à long terme. Ce sera un élément de compétition nécessaire et saine dans le monde de la navigation par satellite qui a été monopolisé et contrôlé jusqu'à ce jour par les Etats-Unis, entre autres », a-t-il dit, refermant cette parenthèse révélatrice d'une démarche qui se veut « cohérente » et « forte ». « Il est clair » estime-t-il, au vu « des problèmes liés au Protocole de Kyoto, aux rapports commerciaux, à Galileo », que l'Union « a une ligne politique très nette. Nos intérêts stratégiques sont proches de ceux des Etats-Unis, notamment la lute contre le terrorisme, etc. Là nous sommes côte à côte. Mais cela ne peut interférer dans des choix politiques forts, conscients et partagés, comme ce que nous avons fait. Kyoto est indispensable pour préparer le développement durable », de même que Galileo en tant qu'instrument « d'indépendance » en matière de logistique notamment. Dans tout cela, « il y a une cohérence … Il y a une politique européenne. L'Union assume sa voie, son autonomie, ses intérêts », a-t-il dit, car « la conscience et la fermeté » dans les choix et les actions « sont des vertus et non des faiblesses ». Le fait que l'Union défende ses intérêts, en veillant « scrupuleusement » à respecter le droit international, «ne mettra pas en question la relation étroite que nous avons avec les Etats- Unis », a-t-il dit, ajoutant: « Nous avons tous nos intérêts légitimes à préserver mais nous ne devons pas laisser des intérêts nationaux à court terme dicter notre politique, ni leur permettre de mettre en danger le fonctionnement du marché ».
Se disant « stupéfait » face à la « déviation aussi importante des Etats-Unis par rapport au marché libre », le président Prodi, qui a « passé des années en Italie lorsqu'il était Premier ministre à rationaliser » une industrie sidérurgique en perte de vitesse sur un marché mondial en surcapacité croissante, « sait ce que cela signifie de devoir faire face à des milliers de personnes qui protestent parce qu'ils ont peur de perdre leur emploi » mais il « sait aussi » que cet effort était « indispensable » pour assurer « un avenir plus riant et plus prospère aux travailleurs et à leurs familles ». En verrouillant leur marché, estime-t-il, les Etats-Unis ne font que retarder l'inéluctable et « infligent des souffrances à d'autres travailleurs. Les emplois qu'ils conservent artificiellement vont être perdus par d'autres », ailleurs dans le monde si rien n'est fait, a-t-il dit en substance. Et d'insister: « Les mesures techniques que l'Union vient de prendre sont parfaitement conformes aux règles de l'Organisation mondiale du commerce et « ne dépassent pas ce cadre ». « Il ne s'agit pas d'une controverse générale vis-à-vis des Etats-Unis mais limitée à l'acier » et « la Commission est responsable de la protection des intérêts légitimes des Etats membres, ainsi que des engagements de défense du marché libre », a-t-il ajouté.
Avec le déploiement du dispositif de sauvegarde, les « trois piliers » de la stratégie européenne visant à minimiser l'impact des restrictions américaines et inciter Washington à y renoncer « sont maintenant en place », a souligné Pascal Lamy. L'Union a ainsi: initié une procédure contentieuse à Genève, entamé « comme d'autres », notamment la Chine et le Japon, des discussions avec les Etats-Unis sur des compensations, et pris des mesures défensives « contre les effets de la fermeture du marché américain qui a déjà commencé à entraîner des reports vers le marché européen », a-t-il indiqué. Les importations sidérurgiques européennes, qui se situaient à un peu plus de 22 millions de tonnes en 1998, sont passées à 26,63 millions de tonnes l'année dernière avec une hausse particulièrement forte au second semestre après l'annonce d'une procédure de sauvegarde américaine suceptible d'aboutir au verrouillage du premier débouché sidérurgique au monde. Quelque 15 millions de tonnes d'exportations habituellement écoulées outre- Atlantique, soit « plus de 50% de notre volume actuel d'importations », risquent d'être détournées, en tout ou partie, vers l'Union, a indiqué M. Lamy qui a beaucoup insisté sur la légalité de ce dispositif, compte tenu de la probable offensive américaine à Genève . M. Lamy a précisé: « Nous ne faisons qu'installer un airbag qui ne se déclenchera qu'en cas de hausse subite des importations », lesquelles ne diminueront pas par rapport à la moyenne enregistrée au cours des trois dernières années plus 10%, soit à peu près le niveau atteint en 2001 pour chaque catégorie de produits. La raison d'être « profonde » de ce dispositif est que « nous devons réagir face à la fièvre tropicale de l'acier » dont souffrent les Etats-Unis depuis longtemps. « C'est une maladie ancienne qui n'a jamais été traitée et se traduit régulièrement par des poussées de fièvre et nous ne voulons pas être contaminés parce que nous sommes vaccinés depuis au moins une décennie », a ajouté le Commissaire.