L'inconcevable qui arrive. Le président de la Confédération Suisse M.Moritz Leuenberger, en participant à la cérémonie pendant laquelle la médaille d'or de la Fondation Jean Monnet a été remise à Valéry Giscard d'Estaing et à Helmut Schmidt (voir cette rubrique du 15 novembre), a fait une allusion aux relations de son pays avec l'UE. Il a dit: "pour ce qui est de la non-appartenance de notre pays à l'Europe politique et monétaire, je vous dirai ceci: beaucoup de choses qui sont aujourd'hui réalité en Europe semblaient inconcevables il y a cinquante ans (…). Il est important, en premier lieu, que notre pays assume ses responsabilités mondiales à tous les niveaux (allusion au prochain référendum sur l'entrée de la Suisse dans l'ONU). Vis-à-vis de la détresse humaine et du terrorisme, nous ne pouvons pas être neutres. De même, il n'est pas question que notre secret bancaire protège les fonds des commanditaires d'actes terroristes (…). Dans une Europe élargie aux multiples cultures, la Suisse a elle aussi sa place."
Ne voues fiez pas aux idées reçues! Bienvenue à Pierre Moscovici dans le clan, encore plutôt restreint en vérité, des optimistes européens. En ouvrant la semaine dernière à Paris les "assises sur l'avenir de l'Europe" de l'Assemblée nationale, le ministre français des Affaires européennes a notamment déclaré: "l'imminence du grand élargissement de l'UE va de pair avec des avancées sans précédent dans l'histoire de la construction européenne. Je ne suis pas de ceux qui regardent avec scepticisme l'évolution actuelle". Son optimisme (prudent) se fonde notamment sur une double constatation: la participation du public au débat sur l'avenir de l'Europe, et la montée progressive de l'Europe comme acteur sur la scène mondiale.
Sur le premier aspect, voici ce qu'il a observé à propos de son pays: "ne vous fiez pas aux idées reçues! Contrairement à ce que l'on entend très souvent, l'Europe intéresse les Français, sans doute aussi parce qu'ils ont bien compris que leur parole comptera". Il estime que le "débat public, libre et ouvert" qui a donné la parole aux citoyens en les interrogeant sur la façon dont ils conçoivent la construction européenne, a permis "de leur fournir - enfin- l'occasion de se réapproprier le projet européen".
Sur le deuxième aspect, il a mis l'accent sur le fait que l'Europe s'occupe aujourd'hui de "faire face aux dérives d'une mondialisation mal maîtrisée" et de "réagir face aux menaces que les nouvelles formes du terrorisme international font planer sur nos société démocratiques". On est ici, on le voit, au coeur des soucis des Européens, le but étant de "faire en sorte que l'Europe s'affirme collectivement comme une puissance, pesant sur la scène internationale pour défendre la démocratie et la justice, promouvoir la paix et le développement, bref, pour organiser un monde plus juste".
Un "Européen naturel" devenu "Européen conscient". Parallèlement, dans son livre "L'Europe, une puissance dans la mondialisation", qui vient de paraître, Pierre Moscovici, souligne que, pendant ses quatre années au gouvernement avec des fonctions européennes, il est "pleinement devenu un Européen conscient". Il se sentait auparavant "un Européen naturel, parfois naïf, parfois mal informé, parfois aussi animé pas des préjugés"; à présent, il a compris que "l'Europe, avec ses limites parfois irritantes, avec ses rites parfois agaçants, avec ses difficultés, est bien le seul grand dessein pour les décennies à venir". En annonçant qu'après les prochaines élections en France, il quittera, indépendamment du résultat, ses fonctions actuelles, il a ajouté que ses convictions européennes sont définitives "quelle que soit, demain, la nature de mes engagements", son but étant de: "redonner du sens à la politique, retrouver une utopie concrète et mobilisatrice. Celle-ci, je le crois, ne peut être que l'Europe".
C'est bien la future Constitution de l'Europe... Les Assises de l'Assemblée nationale française sur l'avenir de l'Europe (tenues à l'initiative d'Alain Barrau, président de la délégation parlementaire française pour l'Union européenne) représentent évidemment un exemple dont tous les parlements nationaux de l'UE pourraient s'inspirer, chacun selon ses traditions et ses règles. Pour la première fois, tous ces parlements vont être directement associés à la préparation d'une réforme du Traité communautaire (auparavant, ils n'intervenaient qu'a posteriori pour les ratifications). Il est donc normal qu'ils discutent, avec les représentants des forces vives de leur pays, du résultat des consultations des opinions publiques au niveau national, phase qui est en train de se conclure un peu partout, et du passage à la phase "européenne" de la procédure. Le président de l'Assemblée nationale Raymond Forni a souligné que les parlements nationaux sont directement concernés par le processus qui va s'ouvrir car "les changements qui s'annoncent sont, par essence, constitutionnels" du moment qu'en pratique les débats portent "sur les priorités de l'Europe, sur les institutions dont elle a besoin, sur les principes qui la fondent; c'est bien la future Constitution de l'Europe" que l'on va dessiner. Voici un président qui voit clair et qui n'a pas peur des mots. (F.R.)