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Bulletin Quotidien Europe N° 8091
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Giscard d'Estaing, Helmut Schmidt et Jacques Delors réunis pour une cérémonie à Lausanne: signification d'une rencontre

Et l'émotion? Il n'y a évidemment rien d'étonnant dans le fait que la Fondation Jean Monnet pour l'Europe ait délivré le 9 novembre la médaille d'or du mérite européen à Valéry Giscard d'Estaing et à Helmut Schmidt. D'ici quelques semaines, l'euro sera dans les poches de tous les Européens; il était normal que les deux personnalités qui ont joué un rôle essentiel dans la naissance de la monnaie européenne reçoivent l'hommage qui leur est dû. Ce qui est exceptionnel, c'est l'engouement qui a entouré la manifestation de Lausanne: 1600 demandes de participation en provenance de toute l'Europe ainsi que des Etats-Unis et du Canada; laudatio prononcée par Jacques Delors; discours du président de la Confédération Helvétique (qui a saisi l'occasion pour laisser comprendre son appui à une adhésion future de la Suisse à l'Union); éloquence vigoureuse et torrentielle de M.Rieben, président de la Fondation et compagnon de Jean Monnet; déclarations aussi bien de l'ancien président de la république française que de l'ancien chancelier allemand. Je peux rendre compte plus ou moins bien de ces événements; mais l'atmosphère de la cérémonie au Palais de Beaulieu? L'émotion qui se dégageait des interventions des trois personnalités qui ont contribué à faire l'histoire de l'Europe, qui seront placés par les historiens à côté de Robert Schuman, Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi et Paul-Henri Spaak? Ceci, ma pauvre chronique ne sera pas en mesure de le rendre.

Helmut Schmidt ou de la noblesse. Ce qui m'a frappé en premier lieu a été le regard tourné vers l'avenir de Giscard d'Estaing, de Helmut Schmidt et de Jacques Delors. Ils ont dessiné avec sérénité ce que peut et doit être l'Europe d'ici 50 ans, tout en étant évidemment conscients qu'ils ne seront pas là pour le voir; ils ne parlaient pas pour eux-mêmes mais pour les nouvelles générations. Le deuxième élément frappant était l'optimisme de la volonté; ce n'est pas chez eux qu'on retrouve les symptômes de la "maladie de langueur" qui a saisi une bonne partie de la génération qui tient aujourd'hui les rênes du pouvoir et qui dans les affaires européennes semble manquer de visions, de courage et de détermination. Le rappel par Giscard d'Estaing des obstacles qu'Helmut Schmidt a dû surmonter dans son pays pour imposer l'euro (l'écu, à l'époque) était saisissant: tout le monde en Allemagne était contre, l'opinion publique comme la classe politique, les banquiers (y compris ceux de la Banque fédérale) comme les industriels. Personne ne voulait abandonner le DM, base à la fois concrète et symbolique de la renaissance allemande après la guerre, orgueil et en même temps garantie pour la population. Pourquoi voulait-il quand même la monnaie européenne? Pour la raison la plus noble qui soit: éviter à jamais que l'Allemagne puisse conquérir par le biais de la monnaie une position trop forte en Europe, enserrer dans un corset européen rigoureux l'excès de vitalité de son peuple, éliminer pour toujours la possibilité que les autres pays européens puissent "avoir peur" de l'Allemagne.

Ils font parfois sourire… De son côté, devant le public ému réuni ce jour-là à Lausanne, Helmut Schmidt a présenté l'UE comme le seul exemple, dans l'histoire de l'humanité, de peuples qui renoncent volontairement à une partie de leur souveraineté pour la mettre en commun, sans la pression d'un conquérant, et tout en conservant leur(s) langue(s) et leur identité nationale. Il nous a ainsi ramenés aux sources de l'Europe, aux hommes qui avaient eu le courage inouï de soustraire aux pays de la CECA la propriété du charbon et de l'acier (qui constituaient à l'époque le nerf de la puissance militaire), pour la confier à des institutions supranationales indépendantes des gouvernements. Et ceci à une époque où les rancunes entre nos peuples étaient encore très fortes et les plaies de la guerre encore brûlantes. Ils me font parfois sourire, les nouveaux arrivants qui découvrent aujourd'hui l'histoire de l'intégration européenne, s'aperçoivent (parfois avec étonnement) à quel point c'est une histoire de courage et de vision, et s'imaginent dans leur ardeur de néophytes tout réinventer et remédier aux erreurs de leurs prédécesseurs…

Au-delà des caractéristiques communes, chacun des trois grands Européens a montré à Lausanne sa personnalité. Pour Jacques Delors, à côté de la vision d'avenir, c'est aussi la bataille de tous les jours pour sauvegarder ce qui est essentiel dans l'UE telle qu'elle existe; voir par exemple cette rubrique dans notre bulletin d'hier. Dans les propos de Valéry Giscard d'Estaing, un humour très particulier donnait l'impression de vouloir assouplir dans la forme la rigueur d'une pensée de plus en plus lucide et ferme au fur et à mesure que les années passent. Helmut Schmidt a consacré quelques sarcasmes aux analystes financiers "nerveux et autoproclamés" qui ne voient pas plus loin que le rapport de change entre l'euro et le dollar: "j'ai connu dans ma vie un taux de change du dollar beaucoup plus haut, et aussi beaucoup plus bas. Ce n'est pas un élément à surestimer; désormais la plupart de nos échanges sont internes à la zone euro et ne subissent pas l'influence du dollar". Et la monnaie européenne, c'est bien plus que ça.

En définitive, je suis conscient d'avoir insuffisamment rendu compte de la valeur de cette journée. (F.R.)

 

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