Le bluff de l'adhésion. Jusqu'à quel point la signification et la portée de la dimension nouvelle que va prendre la coopération entre l'UE et la Russie ont-elles été saisies par l'opinion publique? Les textes issus du Sommet du 3 octobre réunissant Vladimir Poutine, Guy Verhofstadt et Romano Prodi sont assez explicites. Mais il faut creuser au-delà, pour comprendre ce qui s'annonce et ce qui, en revanche, est abandonné.
Ce qui est abandonné, c'est d'abord le bluff d'une adhésion future de la Russie à l'UE en tant que membre à part entière. C'est une hypothèse qui n'a jamais eu aucun fondement; pourtant, un certain nombre d'hommes politiques européens, et de premier plan, donnaient l'impression de la prendre au sérieux. Jamais la Russie n'envisagerait les abandons de souveraineté qu'implique l'adhésion à l'UE, jamais elle ne soumettrait le comportement de ses entreprises d'Etat au contrôle de la Commission européenne, jamais elle n'accepterait que ses prix agricoles soient fixés à Bruxelles ni que sa politique commerciale soit établie en commun avec les Quinze et négociée par Pascal Lamy, ni que ses aides d'Etat soient soumises à l'autorisation préalable de Mario Monti, ni que l'euro devienne sa monnaie gérée à Francfort. De son côté, l'UE ne pourrait jamais "digérer" un colosse de cette taille, qui la déséquilibrerait totalement et transférerait en Europe une portion immense de l'Asie, jusqu'aux frontières maritimes du Japon, avec les problèmes connexes de la Tchétchénie, des relations avec la Biélorussie et ainsi de suite.
Etudier sans se presser. Deuxième "bon débarras": les termes "zone de libre-échange" ont été éliminés du langage commun, ils ne figurent dans aucun des textes du Sommet. C'est une évolution positive, qui prouve que la Commission européenne s'est libérée du virus que lui avait injecté Sir Leon Brittan (qui rêvait de telles "zones" avec le monde entier). Le concept de libre-échange est opportunément remplacé par le "concept d'espace économique européen commun", qui avait fait son apparition lors du Sommet précédent (17 mai dernier à Moscou) et qui va maintenant être mis à l'étude. Mais avec calme et prudence: un groupe conjoint de haut niveau se réunira deux fois par an, et le Sommet UE/Russie procédera à une première évaluation de ses travaux en octobre 2003. On le voit, les deux parties ne sont pas pressées. Le mandat du groupe ne parle pas de libéralisation totale des échanges, mais d'une "intégration économique plus poussée et du rapprochement des législations". L'élimination des obstacles aux échanges sera entre-temps "accélérée" par une meilleure application de l'accord de partenariat et de coopération.
Un vrai partenaire. Ayant abandonné la fiction (adhésion) et ayant mis à l'étude sans se presser le projet pour un avenir éloigné (espace économique commun), le Sommet UE/Russie s'est concentré sur les objectifs réalistes. Le résultat essentiel - en tenant compte, comme il se doit, des entretiens parallèles de Vladimir Poutine avec les autorités de l'OTAN - est le passage de la Russie du rôle de "partenaire potentiel" au rôle de "partenaire effectif" dans la politique mondiale. Selon un commentateur, le dernier passage de Vladimir Poutine à Bruxelles (UE et OTAN) a représenté la vraie fin de la "guerre froide". C'est essentiellement par le biais de son adhésion à la lutte contre le terrorisme international que M.Poutine a obtenu la reconnaissance qu'il recherchait. L'UE et la Russie se sont engagées à "déployer conjointement" leurs efforts contre non seulement le terrorisme international mais aussi "la criminalité organisée internationale, le trafic de drogue, l'immigration illégale"; et la lutte contre le blanchiment de l'argent sale est citée un peu plus bas. En échange de ses engagements, Vladimir Poutine a obtenu (je ne sais pas si ceci plaira à tout le monde) que l'affaire tchétchène soit évoquée sous l'angle de la lutte contre le terrorisme, tout en confirmant son intention de rechercher un "règlement politique". Le texte spécifique relatif au terrorisme international est axé, au-delà des affirmations de principe, sur la préparation d'un échange d'informations systématique sur une liste de sujets qui va très loin: activités et déplacements des individus soupçonnés d'appartenir à un réseau terroriste, titres de transport à l'authenticité douteuse, livraisons d'armes, d'explosifs ou de matières "à double usage", transactions financières suspectes, terrorisme chimique, biologique et nucléaire. La partie politique de la déclaration générale et la déclaration spécifique sur le renforcement du dialogue et de la coopération en matière politique et de sécurité confirment que la Russie est considérée définitivement comme un pays démocratique (M.Poutine a souscrit à des phrases comme: "renforcer une société basée sur le respect des principes démocratiques et des droits de l'homme", "le pluralisme des médias est un élément essentiel d'une société moderne et démocratique"), et parlent d'une coopération "opérationnelle", jusqu'à envisager "une éventuelle participation russe aux opérations de gestion de crise, de nature civile et militaire".
L'aspect le plus concret des résultats du Sommet est toutefois celui du partenariat économique en général et énergétique en particulier. On en parlera demain. (F.R.)