Des "boy-scouts attardés"? L'attaque virulente du président du Conseil de l'UE, Louis Michel, au poids, à son avis, excessif qui est aujourd'hui accordé aux organisations non gouvernementales (ONG) et en général aux organisations qui se réclament de la "société civile", a suscité une petite tempête dans certains milieux communautaires. Une réaction de la classe politique était dans l'air, face à certaines distorsions de la représentativité des ONG par rapport à celle des élus du peuple. La franchise de Louis Michel, conforme à son caractère, ne manque pas de verve, et son pittoresque ne pouvait que susciter quelques énervements. Voici le passage essentiel des déclarations du président du Conseil et ministre belge des Affaires étrangères dans une interview1:
"Aujourd'hui, les médias se gardent de critiquer les organisations non gouvernementales: or, c'est un phénomène totalement irresponsable, qui manque complètement de transparence et de représentativité, c'est un corpus qui ne représente souvent que lui-même, qui a la prétention d'avoir le monopole de la bonne conscience, qui ne doit de comptes à personne, bref, des gens intouchables. Je respecte les ONG, mais je n'entends jamais un journaliste poser de questions à leur sujet: comment contrôle-t-on leurs finances? A quoi sert l'argent ? Pourquoi, quand vous êtes à Pristina, vous trébuchez littéralement sur les Toyota 4 X 4, qui coûtent très cher, avec au volant des espèces de boy-scouts attardés qui jouent à l'homme sérieux mais n'aident pas vraiment? Pourquoi cette loi du silence? Parce que c'est la 'société civile', réputée parfaite, qui a le monopole de la bonne conscience, qui ne profite pas, qui n'est pas malhonnête? Au nom d'une sorte de terrorisme moral, on a en fait pris le 'politique' en otage. On a laissé croire à l'opinion que tout ce que ces gens-là font, c'est bien, alors que ce que font les hommes politiques est mal."
Le danger du corporatisme. Dans cette déclaration, le dépit de l'homme politique transparaît davantage que les raisons de fond que d'autres observateurs font valoir à l'égard de la révérence qui entoure en ce moment les représentants de la société civile. Leurs arguments peuvent être résumés en quelques phrases. Le discrédit des politiques, mérité en partie, ne doit pas faire oublier le danger que certains concepts rattachés à la "société civile" recèlent, c'est-à-dire le danger du corporatisme, élément constituant des doctrines qui ont abouti au fascisme. Chaque profession, chaque catégorie sociale, chaque mouvement d'opinion a le droit de faire entendre sa voix et de faire valoir ses raisons, mais non d'imposer ses choix; les autorités politiques ont le devoir d'écouter, pour se documenter et connaître les opinions et surtout les intérêts en présence, mais la responsabilité de décider leur revient en tant que représentants de l'intérêt général, qui doivent faire la synthèse des intérêts particuliers. Lorsque la classe politique ne joue pas ce rôle, ce sont les organisations sectorielles les plus riches et les mieux organisées qui savent le plus souvent imposer leurs choix et faire valoir leurs intérêts. Ces préoccupations, que Louis Michel n'a pas développées dans son interview, conduisent aux mêmes conclusions que le président du Conseil a ajoutées aux propos déjà cités, en disant: "La décision, c'est de l'ordre du 'politique' qui est investi, représentatif et élu. Je ne reconnais pas à la société civile le droit de prendre des décisions, seulement celui de participer à l'information avant la décision."
Le pire des régimes… Ce retour au concept "priorité au politique" ne correspond pas à la mode du jour, c'est le moins que l'on puisse dire. Et pourtant, les deux tendances devraient aller de pair: "large partenariat avec la société civile" (ce sont les termes du communiqué du sommet du G8 à Gênes) et respect des décisions des responsables politiques démocratiquement élus (comme dans nos pays). Dans la réalité, les tons et les comportements d'une partie des mouvements de la société civile ne respectent pas les décisions des élus, et en même temps la classe politique a des responsabilités dans la détérioration de son image. Ce qu'il ne faudrait jamais oublier, d'un côté comme de l'autre, est la profonde sagesse de la définition célèbre de Winston Churchill: "la démocratie est le pire des régimes, à l'exception de tous les autres". Quelles que soient les lacunes de la démocratie occidentale, ne comparons pas, s'il vous plaît, la situation de nos pays à celle des pays qui ne connaissent pas encore la liberté. Mais trêve de ces considérations générales; toute simplification est abusive. L'UE a souffert longtemps d'un manque de contacts avec ses citoyens, et la recherche de liens plus directs et confiants est justifiée. La classe politique a été diabolisée de manière excessive, mais il faut reconnaître que, dans plusieurs de nos pays, les abus, les scandales et parfois la corruption en son sein n'étaient pas une invention des médias. Aujourd'hui encore, comment ne pas être préoccupés par la situation américaine, où certains choix politiques au plus haut niveau paraissent dictés par les intérêts de ceux qui ont financé la campagne électorale du président? Il est permis d'espérer que la situation aux Etats-Unis se normalisera dès que la nouvelle administration aura consolidé son autorité et connaîtra mieux les enjeux mondiaux, de la même manière que l'Europe a évolué et continue à évoluer de manière globalement positive dans les domaines essentiels: développement durable, défense vigoureuse du Protocole de Kyoto, appui à un nouveau round de l'OMC prenant en compte les préoccupations non commerciales et les intérêts des pays en développement, etc.
Mais qui pourrait dire jusqu'à quel point l'évolution positive des choix politiques a été justement influencée par la pression de certaines ONG et autres mouvements qui se battent depuis des années pour la défense de l'environnement, pour les pays pauvres, pour les exclus de notre société opulente? Combien d'ONG n'ont rien à voir avec la description ironique de Louis Michel des "boy-scouts attardés"? Combien d'ONG n'ont jamais essayé d'influencer les décisions politiques, se contentant de défendre la cause de leurs protégés? Un représentant important de l'association "ATD-Quart monde", qui a pour but de secourir les couches marginalisées de la population de l'UE, a souligné avec amertume que, face à certaines détresses, "nous ne serons jamais assez nombreux pour défendre les humiliés et les offensés".
Deux organismes à revitaliser. On voit à quel point les généralisations peuvent être injustes et ne pas rendre compte de la complexité des situations. Il y a eu et il y a encore des abus de certaines ONG, des cas de mauvaise gestion, les dérives de qui tend à s'attribuer des fonctions qui appartiennent à la classe politique, pour ne pas parler des enragés qui ne connaissent que la violence et la destruction. Dès qu'un mouvement veut imposer ses choix par la force ou s'arroge le droit de dicter telle ou telle solution, il faut se méfier. Mais en même temps le dialogue est indispensable; l'UE a cher payé ses lacunes dans ce domaine. Ce mercredi même, après un accouchement difficile, la Commission européenne a approuvé son Livre blanc sur la gouvernance et le Président Prodi l'a présenté à la presse (voir les pages suivantes). Ce n'est pas un secret que les parties les plus controversées et les plus ardues à mettre au point de ce document ont été celles concernant les compétences des régions dans la structure institutionnelle européenne (voir quelques observations à ce sujet dans cette même rubrique datée du 19 juillet, pp.3 et 4), et justement celle concernant le rôle de la société civile.
Je reviendrai sur ce Livre blanc. Pour le moment, je me limiterai à rappeler que la panoplie institutionnelle de l'UE comporte deux organismes ad hoc, l'un représentatif des régions, l'autre des catégories économiques et sociales. La modernisation et la revitalisation du Comité des Régions (CdR) et du Comité Economique et Social (CES) constitueraient évidemment une première réponse institutionnelle aux revendications des régions et de la société civile. Le CES a pris des initiatives significatives pour jouer mieux que par le passé le rôle de représentant de la société civile dans le système institutionnel européen (voir notre bulletin du 14 juillet p.13), et il étudie la manière de tenir compte aussi des "organisations de la société civile qui ne sont pas organisées en son sein", question délicate et complexe que Jacques Delors avait déjà soulevée il y a quelques années et qui a mûri progressivement.
On le voit, tout bouge en ce moment, du moins sur le plan de la réflexion. C'est comme un vaste puzzle, dont tous les éléments doivent patiemment être mis en place. Pour que les mouvements représentatifs de la société civile aient leur juste place, sans la dépasser, il est indispensable que la classe politique sache de son côté reconquérir la confiance des populations et prouver qu'elle joue pleinement son rôle de représentant de l'intérêt général.
(F.R.)
----------------------
1 interview recueillie par Laurent Zecchini publiée dans Le Monde du 21 juillet.