Les agriculteurs ont leurs responsabilités…La crise du secteur bovin a pris des proportions telles que certains commentateurs annoncent la fin de la politique agricole commune. Il est vrai que cette crise a des répercussions sociales, financières et écologiques sans précédent et, surtout, elle implique en premier lieu les consommateurs, donc toute la population. Toutefois, il est évident que les difficultés de la PAC ne trouvent pas leur origine dans la crise du secteur bovin. Elles sont plus anciennes, et les responsabilités sont partagées entre les autorités politiques et les agriculteurs eux-mêmes. Le comportement passé d'une partie des éleveurs est "co-responsable" de la méfiance actuelle des consommateurs à l'égard de la viande, car certaines méthodes devaient inévitablement, tôt ou tard, avoir une influence sur la santé des animaux. Nous ne pensons pas seulement aux farines animales qui ont transformé des herbivores doux et pacifiques en carnivores et souvent en cannibales, mais aussi aux ignobles "élevages sans terre" situés près des ports d'arrivage des aliments pour animaux originaires d'autres continents, ou à la race bovine (obtenue par des traitements et croisements savants) dont les veaux, trop gros pour naître de façon naturelle, ne naissent que par césarienne. Chaque année, le ventre de la vache est ouvert et ensuite recousu. La Suède voulait s'opposer à l'importation de cette race, on le lui a interdit au nom de la libre circulation des marchandises.
…mais celles des autorités sont accablantes. Combien d'agriculteurs ont utilisé le mécanisme de l'intervention comme un débouché normal, alors qu'il avait été conçu comme un filet de sécurité ! Combien de commerçants ont joué sur les restitutions à l'exportation pour s'enrichir indûment ! Mais les responsabilités passées des autorités politiques sont bien plus accablantes. L'une des causes principales des difficultés de l'agriculture européenne réside -nous ne nous lasserons jamais de le répéter- dans l'incohérence entre la politique agricole et la politique commerciale de l'UE. L'infamie déjà citée des élevages sans terre était encouragée par les importations illimitées, à droit nul, du soja d'Amérique et du manioc asiatique, aliments à bas prix qui ont provoqué l'abandon des pâturages (l'une des mamelles de la France, disait-on autrefois) et de la culture d'herbes qui offrent autant de protéines que les farines animales, en paralysant l'élevage extensif.
Un paradoxe malheureux. Il est malheureux et quelque peu paradoxal que les difficultés les plus graves apparaissent maintenant, au moment où l'Europe a largement rectifié le tir, ayant enfin reconnu le vrai rôle de l'agriculture. Sa "multifonctionnalité" est aujourd'hui proclamée (même si l'ordre des priorités entre les différentes fonctions n'est pas encore suffisamment établi), et l'UE en tiendra dûment compte dans toute négociation commerciale future; il n'y aura plus de promesses inconscientes de zones de libre-échange à gauche et à droite. Le retour à la production extensive est inscrit dans la réforme de la PAC (même si certaines mesures d'application n'entreront en vigueur que l'année prochaine). L'économie rurale, qui va bien au-delà de la production agricole, sera aidée et protégée. Presque tout va aujourd'hui dans la bonne direction, mais le danger est là. Quel danger? Que les ennemis de l'agriculture européenne parviennent à démanteler la PAC juste au moment où elle est en train de se débarrasser des erreurs et des aspects qui - justifiés à l'époque de la pénurie alimentaire- représentent aujourd'hui un danger pour l'équilibre écologique et pour la biodiversité. La PAC mérite d'être sauvée, mais à condition qu'elle parvienne à imposer le principe selon lequel l'agriculture de l'Europe constitue un ensemble unique. Ni la Commission européenne ni le Conseil Agriculture n'ont réussi (ont-ils essayé?) à faire émerger la notion d'une agriculture "européenne", sans distinctions entre productions continentales, productions méditerranéennes, productions nordiques. Chaque ministre s'est toujours préoccupé de défendre ses produits nationaux, indifférent à ceux du voisin. Un échec politique, économique, écologique et social auquel il faut mettre fin.
Payer pour la crise bovine, à une condition. Si on y réussit, l'effort de solidarité aujourd'hui nécessaire pour surmonter la crise du secteur bovin se justifie. Mais si c'est pour revenir demain à l'indifférence face au risque de disparition soit de l'agriculture scandinave, soit des fleurs hollandaises, soit du riz italien ou espagnol ou encore des betteraves allemandes, belges et françaises, autant renoncer, et que chacun importe ce qu'il veut. Le Royaume-Uni pourra acheter les produits laitiers en Nouvelle-Zélande, l'Italie importer la viande argentine, l'Espagne s'approvisionner en maïs et autres céréales aux Etats-Unis, et ainsi de suite. Et qu'on ne parle plus de politique agricole commune ni de son financement européen. (F.R.)