Oublier Nice. Oublier Nice, ce ne serait déjà pas mal, comme résultat de la rencontre franco-allemande de mercredi à Strasbourg. Oublier, dans le sens de mettre un terme aux malentendus, aux incompréhensions, aux rancœurs et aux rancunes que le déroulement du Sommet de Nice a laissés derrière lui. Certaines polémiques apparaissent désormais comme stériles tout en restant désagréables. Continuer à discuter pour savoir si Nice a été un succès ou un échec, ne conduira à rien. D'ailleurs, les deux sont vrais. Nice a été un échec parce que la réforme institutionnelle n'est pas brillante: le fonctionnement du Conseil sera plus compliqué qu'auparavant et, quant à la Commission, il faudra tout reprendre à zéro, ou presque. Nous n'allons pas développer à nouveau ce qui a été développé à ce sujet dans cette même rubrique. En même temps, Nice a été un succès parce que le simple fait qu'un compromis (boiteux) est intervenu permet de relancer les négociations d'élargissement, parce que la nouvelle formule de la "coopération renforcée" pourrait s'avérer précieuse et même révolutionnaire, et parce que les résultats autres qu'institutionnels (économie, social, défense, etc.) sont positifs. Ce dernier élément, les détracteurs de Nice ont trop tendance à l'oublier.
La faute à la présidence ? Imputer à la présidence française la responsabilité du demi-échec institutionnel est tout autant inutile et en grande partie injuste. La France avait pris nettement position pour une Commission réduite, mais cette orientation était largement minoritaire parmi les Quinze, minoritaire au sein de la Commission et rejetée par les pays candidats. La présidence s'efforçait-elle de s'en tenir à sa position? Arrogance. Acceptait-elle le compromis insignifiant retenu en définitive? Faiblesse, et échec de la réforme. Pas facile de jouer le rôle d'arbitre dans ces conditions! Personnellement, je reproche à la présidence une seule erreur: la suppression du double commissaire pour les grands pays (aussi longtemps que tous les "petits" ont un commissaire permanent, les "grands" devraient en garder deux, la Commission serait plus équilibrée).
Susceptibilités françaises. Au-delà de ces détails, si la polémique en France a été virulente et ne semble pas près de s'apaiser, c'est que le débat de Nice a touché quelques points très sensibles liés au prestige national. En particulier, pour la première fois, il a été question d'abandonner le principe de l'égalité institutionnelle entre la France et l'Allemagne. Cette dernière pourrait à l'avenir peser davantage que tout autre pays dans les Institutions européennes? Le seul fait d'en parler a été un choc. Certaines réactions en France ne s'expliquent que par l'orgueil blessé. Celle de Jean-Louis Bourlanges, par exemple, parlementaire européen souvent à l'avant-garde en faveur de l'intégration communautaire qui a qualifié le résultat de Nice de "plus grande défaite diplomatique française de l'après-guerre" (dans "Le Figaro"). A se demander ce qu'il aurait écrit si Chirac avait accepté le "décrochage" de voix au Conseil entre l'Allemagne et la France. D'après M.Bourlanges, l'Europe et "le rang de la France" font les frais de l'opération; il affirme (ce qui est évidemment excessif) que la France a "abandonné le contrôle du Parlement européen aux Allemands". En définitive, il voit le triomphe d'une "Europe molle" dans laquelle le moteur franco-allemand traditionnel est remplacé par un "triangle immobile" Allemagne/Royaume-Uni/ Espagne. Conclusion: il invite à rejeter le Traité de Nice.
Modération officielle allemande. Heureusement, les réactions officielles allemandes ont été modérées et apaisantes. Que ce soit le chancelier Schröder lui-même ou l'opposition (réponse de Karl Lamers à Jean-Louis Bourlanges), le ton paraît rassurant: l'Allemagne ne vise aucune hégémonie nationale parce qu'elle se veut de plus en plus "européenne". Mais la susceptibilité française est en ce moment tellement à vif que même les prises de position du chancelier en faveur de l'intégration sont ressenties à Paris comme une pression ("la France n'a pas envie d'être bousculée", a déclaré un diplomate français à Jean Quatremer, journaliste à "Libération"). Et pourtant, si certains oublis sont souhaitables, d'autres seraient impardonnables. Il n'y a pas longtemps, la grande crainte des Européens était que la nouvelle génération politique allemande ignore ou néglige les raisons et les idéaux qui étaient à la base de la politique d'Adenauer, Schmidt, Kohl, et qu'elle poursuive une politique nationale de puissance. L'Allemagne a 20 millions d'habitants en plus que les autres "grands pays", l'Allemagne a un PIB nettement plus élevé, l'Allemagne a la monnaie la plus forte. Dans un système européen intergouvernemental, son poids serait tel qu'on pourrait parler d'hégémonie. Mais voilà que le chancelier se prononce pour la "méthode communautaire" et pour le renforcement de la Commission européenne, ne demande pas d'avoir au sein du Conseil un poids supérieur aux autres, confirme que son pays renonce à sa monnaie nationale. En on se plaint !
Appel du chancelier Schröder à la France. C'est vrai que le chancelier Schröder aurait pu être un peu plus prudent et ne pas "bousculer" la France avec des affirmations aussi péremptoires. Mais tout indique qu'il l'a fait justement pour rassurer, pour prouver que rien n'a changé dans l'engagement européen de l'Allemagne. Du point de vue communautaire, c'est le silence français qui préoccupe, pas la franchise allemande! Chaque mot, chaque virgule du discours du chancelier au Forum international de la Fondation Bertelsmann, il y a dix jours, est un appel à la France, à l'entente franco-allemande en faveur de la relance européenne: "entre une Europe intergouvernementale et une Europe intégrée, Paris et Bonn doivent se prononcer pour une Europe intégrée. La nouvelle qualité de la coopération franco-allemande doit permettre de renforcer la Commission. Il nous faut penser et agir dans la perspective de l'intégration et non de la coopération entre gouvernements." Certes, ce ne sont que des affirmations de principe, et l'essentiel viendra au moment de les concrétiser. Mais l'orientation est claire.
La France n'est pas la Florence du seizième siècle. C'est la France qui hésite, car on ne l'entend pas, en dehors de quelques prises de position souvent heureuses et bienvenues mais partielles et sporadiques de M.Védrine et de M.Moscovici. Le discours de Jacques Chirac à Berlin est devenu célèbre pour quelques phrases et quelques mots spectaculaires, mais le choix entre la méthode intergouvernementale et la méthode communautaire était douteux, c'est le moins qu'on puisse dire. On indique que M. Jospin prendra position en mars. Attendons. Il est évident que la cohabitation ne facilite pas la clarté. La France réussit méritoirement à présenter à l'extérieur un visage unique malgré le caractère bicéphale de son gouvernement, mais l'effort de cohérence ne garantit pas l'identité de vues du président et du premier ministre sur l'avenir de l'Europe. Et au moment de la campagne électorale, M. Chirac et M. Jospin devront marquer leurs différences. Il faut espérer que la raison du silence ne réside pas dans l'attente d'écouter l'autre, pour le contredire… Baldassar Castiglione raconte (dans son "Cortegiano") que dans le Conseil de Florence siégeaient ensemble (on était au début du XVIème siècle) les représentants de deux grandes familles rivales, Altoviti et Alamanni. Pendant une séance, Altoviti s'endormit; réveillé par son voisin parce que son tour était venu de parler, encore plein de sommeil il déclara: "Messieurs, je dis le contraire de ce qu'a dit Alamanni". Ce dernier étonné: "mais je n'ai pas encore parlé". A quoi Altoviti répliqua: "je dis le contraire de ce que tu diras". Comme cette anecdote florentine n'a aucun rapport avec la réalité française, que le lecteur la considère comme une manière d'agrémenter et d'alléger cette chronique.
Ma conclusion se rattache au commencement. Mercredi à Strasbourg, la France et l'Allemagne ne pourront pas définir une stratégie commune à l'égard de l'Europe parce que la France n'a pas encore de doctrine déclarée. Mais elles devraient surmonter les malentendus récents et jeter les bases de l'indispensable coopération future. D'autant plus qu'entre-temps la préparation au grand débat sur l'Europe de demain progresse avec une rapidité étonnante. (F.R.)