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Bulletin Quotidien Europe N° 13814
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N° 144

Cette Amérique qui nous déteste

Avec cet essai, le journaliste Richard Werly nous propose son analyse du fossé qui se creuse entre les deux rives de l’Atlantique, en recherchant les racines culturelles et idéologiques de ce qu’il choisit de qualifier de détestation, un terme dont il reconnaît lui-même le caractère polémique.

À en croire Richard Werly, qui l’illustre par divers échanges qu’il a eus aux États-Unis, en particulier en 2024 et 2025, « cette Amérique qui nous déteste est une réalité que l’on n’a pas envie de voir parce qu’elle nous dérange. On la cache. On l’élude. On l’esquive. Comme s’il s’agissait d’une accumulation de clichés erronés, parce que trop réducteurs. Comme si les romans de Brad Thor – ‘Act of War’ ou ‘The Last Patriot’, dans lesquels cet auteur déverse sa haine d’une Europe que les Américains sont condamnés à sauver – n’étaient pas des best-sellers. Erreur ! Ce pays qui ne nous supporte plus, nous les Européens, existe bel et bien. Et entre lui et nous, la séduction ou l’attirance mutuelle ont fait long feu ».

S’il n’ignore pas « l’incapacité chronique des Européens à se défaire de leur complexe de ‘vassaux heureux’ » et qu’il « était si pratique, pendant toutes ces années, de dénoncer les méthodes de l’Amérique pour éviter de se remettre en question et de se réformer », l’éditorialiste du quotidien suisse Blick n’en déplore pas moins qu’« un gang de prédateurs, de destructeurs, de menteurs et de fanatiques est à la tête de la première puissance mondiale ». Et il appelle à regarder la réalité en face : « Tout montre - des génuflexions européennes au sommet de l’OTAN, les 24 et 25 juin à La Haye, à la douloureuse pilule qu’est l’accord commercial à 15% arraché [ou concédé ?] par Ursula von der Leyen sur le golf de Turnberry le 27 juillet - que nous n’avons plus droit au chapitre et que cela promet de durer un sacré bout de temps. Nous, Européens, sommes désormais au mieux des partenaires à qui l’on tord le bras en nous promettant (sans garanties) de ne pas nous abandonner. Au pire, des clients fortunés et vulnérables que l’on rançonne sans états d’âme ».

« L’argument avancé par le locataire de la Maison-Blanche pour justifier sa politique économique et ses pressions sur la Federal Reserve […] est l’indispensable correction des déficits commerciaux. Donald Trump [dont la politique de droits de douane vient d’être remise en question par la Cour suprême] le répète, panneaux tarifaires et quelques faits et statistiques crédibles à l’appui : les 340 millions de consommateurs américains (contre 450 millions pour les vingt-sept pays membres de l’Union européenne) ont nourri la croissance mondiale pendant trop d’années, en engloutissant un volume incomparable de produits importés et en laissant le ‘Made in USA’ péricliter », rappelle l’auteur, non sans souligner que « ce nouveau protectionnisme s’accompagne d’une réhabilitation parallèle du greed, la cupidité ». Et d’ajouter : « Ces profiteurs américains, surtout s’ils sont liés à l’administration Trump, sont ceux que nous avons, nous Européens, le plus de raisons de redouter. Le secrétaire au Trésor ? Le milliardaire Scott Bessent, ancien proche de George Soros, dont il affirme ‘avoir admiré les méthodes de pirate’. Le secrétaire au Commerce ? Le milliardaire Howard Luttnick, expert en formules assassines sur la mauvaise qualité du bœuf européen (entre autres). Nous représentons, par définition, la cible idéale de leurs manœuvres. Fragmenté comme il l’est, notre marché unique laisse la voie libre aux lobbies qui, dans chaque capitale européenne, travaillent pour s’attirer les bonnes grâces des gouvernements et des parlements. Les géants informatiques américains le savent par cœur : ils ont, depuis des décennies, exploité sans vergogne l’absence d’alternatives européennes à leurs solutions technologiques, en prenant bien soin d’acquérir, ou de tuer dans l’œuf, toute initiative susceptible d’apparaître comme une concurrence sérieuse ».

Car « dopée aux profits rapides, cette Amérique qui nous déteste utilise pour mieux nous désarmer deux instruments qui, de longue date, ont fait la force inégalée des États-Unis. Le premier est l’efficacité rapace de solutions technologiques mises au point dans la Silicon Valley ». « Pauvres naïfs que nous sommes : nous n’avons pas voulu voir, derrière les promesses de coopération et les accords commerciaux de ces dernières décennies, le pillage organisé de nos données, de notre patrimoine culturel immatériel, de nos bibliothèques ou des collections de nos musées. […] Et nous ne savons toujours pas protéger cet or-là : celui de la culture », déplore Richard Werly.

« Si nous ne changeons pas de logiciels, nous, Européens, sommes programmés pour être rançonnés par ces profiteurs. Trump a pour lui l’arme du dollar. Et il n’hésitera pas, si l’un ou l’autre de ses alliés se rebelle contre ses méthodes, à recourir aux sanctions extraterritoriales qu’il rechigne tant à infliger à la Russie pour la dissuader de martyriser l’Ukraine. Nous, Européens, sommes devenus face à cette Amérique les victimes de ces méthodes prédatrices dont nous avons, reconnaissons-le, abusé dans notre propre histoire », écrit l’auteur, qui regrette que la tentative d’Ursula von der Leyen d’embaucher la juriste américaine Fiona Scott Morton comme conseillère en chef de la DG Trade ait échoué alors que celle-ci « aurait (peut-être) pu y apporter sa connaissance intime des profiteurs et des prédateurs aujourd’hui au pouvoir et en roue libre à Washington ».

« L’élargissement de 2004, réel succès en termes d’intégration de ces dix nouveaux pays et de développement économique, a ignoré les peuples européens et accaparé l’attention des pouvoirs publics alors que la transformation technologico-capitaliste américaine battait son plein. En résumé : pendant que la Silicon Valley innovait, l’Union européenne moulinait des formules pour surmonter les séquelles et panser les plaies de l’ex-rideau de fer. En accumulant un retard sur les États-Unis (et la Chine) dont nous payons tous aujourd’hui le prix fort », écrit l’auteur. Et d’évoquer la crise financière de 2008, née des subprimes, la pyramide de Ponzi de Bernard Madoff : « Nous pensions, idéalistes que nous sommes, que le système américain serait réformé pour de bon. Erreur. Alors que de ce côté-ci de l’Atlantique, l’union bancaire européenne – indispensable pour attirer les capitaux mondiaux – reste inachevée treize ans plus tard, le casino financier qu’est Wall Street a rebondi sur les ruines de Lehman Brothers, comme il avait enterré, en 2001, le scandale Enron et la débâcle du géant de l’audit Arthur Andersen. Mieux : le nouveau patron de ce grand casino financier dont les Européens ont tout à craindre se nomme Donald Trump ». Et d’appeler à ouvrir les yeux : « Jamais la puissante finance américaine, jamais la Federal Reserve, jamais la justice des États-Unis, qui a inventé les sanctions extraterritoriales liées au dollar, n’accepteront l’union bancaire européenne. Ils feront même tout pour la détruire et l’enrayer. Leurs lobbies, depuis dix ans, fonctionnent d’ailleurs à plein pour convaincre les grandes banques européennes, si dépendantes du système financier américain - à commencer par les banques françaises – de ne pas jouer le jeu. Jamais Wall Street n’acceptera de voir l’euro rivaliser avec le billet vert sur la scène mondiale ».

« Dans ce monde trumpiste à géométrie variable, où seuls comptent les intérêts en temps réel, nous, Européens, courons le risque de perdre notre ‘Boussole stratégique’ - terme sanctifié par l’Union européenne pour désigner les menaces mondiales et les moyens d’y répondre – et d’en payer le prix fort auprès des pays du Sud, lucides sur notre servitude vis-à-vis de Washington », observe l’éditorialiste, avant cet avertissement des plus légitimes à nos yeux : « Gare à ne pas tomber dans une stratégie diplomatique de la flatterie par défaut, qui remplacerait la défense stricte de nos intérêts. Flatter n’est pas négocier. Se coucher n’est pas résister. Complimenter Trump à l’excès n’est pas faire preuve de courage politique. Ayons bien en tête ces évidences alors que les dirigeants européens, soucieux d’éviter la fracture du camp occidental, s’évertuent à maintenir une voie de communication transatlantique ». Et qu’un certain Mark Rutte, en condamnant les alliés européens à être des brèles, définitivement incapables d’assurer leur propre défense, non seulement ne les encourage nullement à s’assumer, mais les dévalorise aux yeux de leurs potentiels partenaires, tout en confortant à Washington leur image de losers, dépendants, qui finiront toujours par payer.

« Le très cynique Henry Kissinger (1923-2023), figure aussi respectée que honnie de la diplomatie mondiale, n’avait [sur les mensonges de l’Amérique] aucune sorte d’illusion. ‘Il peut être dangereux d’être l’ennemi des États-Unis, mais être leur ami est fatal’, plastronnait-il en pleine négociation des Accords de Paris destinés, en 1973, à mettre fin à la guerre dans cette lointaine Indochine transformée en cercueil de sa ‘théorie des dominos’ », rappelle Richard Werly dans un chapitre consacré à la désinformation et à la manipulation. « Il est temps pour nous, Européens, de tirer avec douleur cette leçon de l’histoire. Car nous ne sommes plus épargnés. Chaque jour qui passe le prouve, avec cette avalanche d’infox énoncées en lettres majuscules sur son réseau Truth Social : sous la présidence du Dark Vador médiatique qu’est Donald Trump, le mensonge est plus que jamais l’ADN d’une première puissance mondiale, résolue, par tous les moyens, à le rester », écrit-il. Avant de poursuivre : « La déferlante des radicalités américaines, grossie par les exagérations et la haine véhiculée par les réseaux sociaux, est un poison contre lequel nous ne sommes pas immunisés. Ils peuvent contaminer durablement nos sociétés, nos institutions et notre avenir démocratique. Poison du suprémacisme blanc, défendu sans complexes par des personnalités du premier cercle trumpiste comme Stephen Miller, le secrétaire général adjoint de la Maison-Blanche, ou Steve Bannon, dont l’un des livres de chevet est ‘Le camp des saints’ de Jean Raspail, ce roman qui raconte l’invasion du continent européen par des hordes de migrants venues d’Afrique. Gare aussi au virus wokiste. Distillé par des activistes, qui voient l’Europe comme un continent incapable de s’adapter à la nouvelle donne multiculturelle, multiraciale et multisexuelle, il nourrit une autre forme de détestation ».

La solution ? S’adapter pour résister : « L’ancien président du Conseil italien et ex-patron de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, l’a encore répété à Rimini (Italie) le 22 août 2025, à l’invitation du mouvement catholique Communion et Libération : ‘Pendant des années, l’Union européenne a cru que sa taille économique, avec 450 millions de consommateurs, lui conférait un pouvoir géopolitique et une influence dans les relations commerciales internationales. Cette année restera dans les mémoires comme celle où cette illusion s’est évaporée (…). L’Europe est mal équipée dans un monde où la géo-économie, la sécurité et la stabilité des sources d’approvisionnement, plutôt que l’efficacité, inspirent les relations commerciales internationales. Notre organisation politique doit s’adapter aux exigences de son époque lorsqu’elles sont existentielles’ ».

Et l’auteur de conclure : « La seule option qui vaille, pour nous, est […] de faire face. De ne plus accepter de se faire insulter sans riposter. Prenez Mario Draghi, grand Européen s’il en est. [Celui-ci], que beaucoup aimeraient voir aux commandes à Bruxelles, dénonce, lui aussi, le ‘racket’ de Trump. ‘On ne doit pas céder au maître chanteur’, a-t-il plusieurs fois répété. Mais, attention : ce bon sens doublé d’ambition est loin d’être sans risques. Nos États-providence surendettés ne pourront redevenir crédibles que s’ils maigrissent. Nos forces armées ne seront redoutées que si leur puissance de feu augmente considérablement. Nos industries ne pourront reconquérir des marchés que si l’on cesse de les démanteler et que des coopérations durables – avec partage des usines, des commandes publiques, des brevets et des emplois – voient le jour à l’échelle du continent. La Commission a, là, beaucoup de grain à moudre, au lieu que sa Présidente parade dans des sommets internationaux pour lesquels elle n’a ni mandat ni compétences accordés par les Vingt-sept et les traités communautaires. Au boulot ! Et stop aux promesses démagogiques qu’on ne saura pas tenir ». (Olivier Jehin)

Richard Werly. Cette Amérique qui nous déteste. Nevicata. ISBN : 978-2-8752-3252-6. 184 pages. 19,00 €

Vers une civilisation écologique européenne ?

Dans le numéro anniversaire de la revue Futuribles, qui a désormais 50 ans, l’économiste et urbaniste Jean Haëntjens s’appuie notamment sur l’histoire de la civilisation européenne pour identifier les points d’ancrage d’une future civilisation écologique européenne : avantages urbains, qualités artisanales, spécificités agricoles, culture maritime, art de vivre, modèle écologique, etc. Reste à construire un projet politique, ni abstrait ni bureaucratique, susceptible d’emporter l’adhésion des citoyens. Une gageure en ce temps de crise ? (OJ)

Jean Haëntjens. Vers une civilisation écologique européenne ? Revue Futuribles. Numéro 469, novembre-décembre 2025. ISBN : 978-2-8438-7489-5. 225 pages. 22,00 €

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