Presque dix ans après le discours de la Sorbonne d'Emmanuel Macron (EUROPE 11870/1), le concept de 'souveraineté européenne' a fait son chemin, jusqu'à devenir le fil conducteur de nombreuses initiatives européennes.
L'histoire récente donne raison à la vision du président français. La pandémie de Covid-19 a mis en lumière la dépendance de l'UE vis-à-vis de médicaments critiques. L'invasion militaire russe de l'Ukraine a remis en cause l'approvisionnement en énergie fossile russe bon marché et, combinée avec les assauts - jusqu'à présent verbaux - de l'administration Trump, pose crûment la question de la sécurité du continent assurée jusqu'à présent par Washington.
« Je pense que la mue conceptuelle s’est faite et qu’on a pris beaucoup de dispositions impensables il y a quelques années. (...) On a gagné ce combat idéologique. Mais on n’est pas au bon rythme et on n’est pas à la bonne échelle », a relevé le président français, lundi 9 février, dans une interview accordée à plusieurs médias européens.
Une mue a effectivement eu lieu, notamment dans la façon dont sont orientées les centaines de milliards d'euros que l'UE investit dans la défense pour soutenir l'effort de guerre ukrainien. Dans ses achats d'équipement militaire, Kiev doit privilégier l'industrie nationale, celle des États membres, puis celle des pays de l'EEE/AELE. Par dérogation, les Ukrainiens pourront s'adresser à des pays tiers, si les armes et les munitions recherchées sont indisponibles.
Mais l'UE n'a pas encore totalement fait peau neuve. Certains dirigeants issus de pays traditionnellement libre-échangistes ne voient pas d'un bon œil l'introduction d'une préférence européenne, y voyant un protectionnisme déguisé. Si 'acheter européen' signifie protéger les entreprises européennes et limiter le commerce hors de l'UE, je suis « très sceptique », a prévenu le Premier ministre suédois, Ulf Kristersson, ce mercredi dans le Financial Times.
Pourtant, si l'objectif fixé est d'empêcher que l'Europe soit la seule espèce herbivore dans un monde de carnivores, la préférence européenne, qui vise à utiliser les financements publics européens et la commande publique pour privilégier la production en Europe et y créer les emplois et les technologies de demain, apparaît dès lors comme une évidence.
Un diplomate de haut rang résume parfaitement les enjeux. « Maintenir comme priorité des coûts bas grâce aux importations est la principale cause de notre dépendance », a-t-il indiqué, prenant pour exemple le traitement des terres rares et la fabrication des panneaux photovoltaïques, deux productions délocalisées en Chine dans les années 1990. Il a vu « deux limites » à cette compétitivité prix externalisée hors de l'UE : les Européens sont dépendants de décisions prises ailleurs et ils renoncent à demeurer une puissance industrielle. Il conviendrait donc de retrouver, en utilisant la profondeur du marché intérieur, un cercle économique vertueux permettant d'absorber les coûts liés aux investissements nécessaires pour redevenir indépendants.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, semble convaincue. « La préférence européenne est un instrument nécessaire » qui « peut aider à créer des marchés pilotes dans des secteurs stratégiques et soutenir le renforcement des capacités de production européennes », a-t-elle écrit dans sa contribution à la session de réflexion des dirigeants européens sur la compétitivité (EUROPE 13804/1), qui se tient ce jeudi au château d'Alden Biesen.
La question ne semble plus être 'doit-on accorder une préférence européenne ?', mais plutôt 'comment l'utilise-t-on à bon escient ?'.
Dans son rapport, l'ancien président du Conseil italien Mario Draghi préconise une préférence européenne dans les achats publics du secteur de la défense et dans le domaine spatial, pour soutenir les PME innovantes de l’UE, notamment pour maîtriser la technologie des lanceurs.
Pour Mme von der Leyen, le recours à la préférence européenne doit ainsi « s'appuyer sur une analyse économique solide et être alignée sur nos priorités industrielles, tout en s'engageant de manière constructive avec des partenaires de confiance ».
La teneur de la proposition d'Acte pour l'accélération industrielle renseignera sur le point d'équilibre entre les partisans du 'Made in Europe' et ceux du 'Made with Europe' (EUROPE 13786/16).
Du haut du siège de la Commission, on observe ce débat avec attention, sans forcément y voir la controverse entre deux camps facilement décrite dans les médias. On reconnaît qu'il vaut mieux privilégier la croissance des entreprises européennes dans les secteurs industriels les plus exposés à la concurrence chinoise tout en maintenant une stratégie de diversification commerciale vis-à-vis des partenaires avec lesquels des accords de libre-échange sont signés.
C'est ce que soulignent les autorités françaises : il ne s'agit pas pour l'UE, continent le plus ouvert économiquement, de se replier sur soi-même et de remettre en cause des chaînes de valeur qui fonctionnent avec des partenaires de confiance.
Mais qui remet en cause le 'Buy American Act' en place aux États-Unis depuis des décennies? « Elon Musk n'existerait pas sans financements publics américains », a noté ce diplomate.
Mathieu Bion