Le commissaire européen à la Défense et à l'Espace, Andrius Kubilius, s'est entretenu, jeudi 27 novembre, avec Agence Europe, en marge du Conseil de l'Agence spatiale européenne (ESA) à Brême. Il appelé à développer une vision à long terme et à un financement qui corresponde aux ambitions. (propos recueillis par Camille-Cerise Gessant)
Agence Europe - Mercredi, lors de votre discours au Conseil ministériel de l'ESA, vous avez déclaré : « Nous devons repenser notre position et notre vision sur l'espace. » Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par là ?
Andrius Kubilius - Nous devons être ambitieux et avoir une vision à long terme. Nous accomplissons beaucoup. Nous sommes performants. Nous disposons des meilleurs systèmes. Cela prouve que nous pouvons être de véritables leaders dans le développement spatial, tournés vers l'avenir. (...)
Nous sommes confrontés à ce que j'appelle une révolution spatiale. Nous devons avoir le courage de nous projeter dans les dix prochaines années, voire les décennies à venir, en essayant de répondre à des questions très concrètes : à quoi devons-nous nous intéresser dans l'espace, comme la production spatiale, l'exploration lunaire, etc. Il est essentiel d'en discuter ouvertement, et bien sûr de suivre l'évolution de la situation à l'échelle mondiale. Alors que les Américains annoncent un prochain voyage sur la Lune, que l'Inde vise 2040, etc., nous ne pouvons pas rester à l'écart de ce type d'évolution.
Que pouvons-nous faire ?
Nous devons élaborer des plans ambitieux et clairs, et surtout trouver les financements nécessaires. Nos économies sont suffisamment robustes pour mobiliser les fonds nécessaires à de tels projets ambitieux. Il est absolument évident que l'espace joue un rôle crucial, non seulement dans la défense, comme nous le constatons actuellement, mais aussi, plus généralement, dans le développement économique.
L'espace est, métaphoriquement parlant, une nouvelle frontière dont nous ignorons peut-être encore les aboutissants. Rester à l'écart et regarder d'autres s'y aventurer avec audace serait une erreur stratégique.
Que peut faire la Commission européenne ? On voit qu'elle contribue au développement de la base industrielle et technique de défense européenne. Pourrait-elle également aider l'écosystème spatial à se développer et à obtenir les financements nécessaires ?
Nous multiplions par cinq les financements alloués au secteur spatial, avec ceux de la défense dans le prochain cadre financier pluriannuel. Au lieu des 27 milliards d'euros alloués à la défense et à l'espace dans le CFP actuel, nous proposons 131 milliards d'euros dans le prochain.
Notre défi sera désormais de défendre ce point lors des négociations avec le Parlement européen et les gouvernements, et j'espère que chacun comprend qu'il s'agit d'une priorité stratégique. (…) Parmi les quatre projets phares (de la 'feuille de route' pour la préparation de la défense), nous avons inclus le bouclier spatial. Car, selon nous, il peut apporter une réelle synergie. Nous consacrons des sommes importantes à la défense, mais le bouclier spatial fait partie intégrante de notre architecture de défense.
Lorsque les gouvernements nationaux décident où investir dans la défense, il ne faut pas oublier que l'espace en fait également partie. (…) C'est précisément ce que nous cherchons à créer : créer cette synergie, cet écosystème, afin que l'espace soit perçu comme une composante essentielle de la défense, un levier stratégique majeur. J'espère que cela nous permettra d'orienter une partie, au moins, des dépenses de défense vers l'espace.
En quoi consistera exactement ce 'bouclier spatial' ?
Les mêmes programmes qu'actuellement : communications satellitaires sécurisées, Galileo plus sécurisé, PNT et LEO-PNT, puis PRS et le service gouvernemental d'observation ainsi que toutes les approches dédiées à la défense de l'espace, qui pourrait devenir un enjeu majeur à l'avenir.
Le ministre français de l'Espace et le PDG d'Arianespace ont plaidé pour une politique de préférence européenne dans le domaine spatial, tant pour les lanceurs que, plus globalement, pour l'espace. Êtes-vous favorable à une telle préférence et comment la Commission européenne pourrait-elle la défendre ?
Oui, en matière de défense, la préférence européenne est très claire. Nous devons investir davantage, mieux et en Europe. La présidente de la Commission a parlé très clairement de notre objectif de développer l'indépendance européenne. Et cela concerne non seulement la défense, mais aussi l'espace.
Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, les Américains nous demandent de prendre en charge la défense et la sécurité européennes. Nous devons donc développer nos propres capacités. Par exemple, les experts soulignent que l'un des problèmes est le manque de leviers stratégiques propres . Nous sommes en effet très dépendants des leviers stratégiques américains, notamment en matière de renseignements spatiaux. Voilà donc un aspect que nous devons développer.
Deuxièmement, je répète sans cesse que l'industrie de défense est une ressource cruciale. Il est indispensable d'avoir une industrie de défense à proximité des zones de conflit potentielles. Il en va de même pour le domaine spatial.
Et nous avons beaucoup appris sur les risques liés à la dépendance en matière d'approvisionnement étranger. Dans le domaine de la défense, nous avons été confrontés à ce problème, qui peut également se poser pour le développement spatial. Si vous achetez des armes américaines, l'administration américaine se réserve le droit de refuser leur utilisation. Ces éléments créent donc une demande pour le développement de l'industrie européenne et une préférence européenne, ce qui est tout à fait naturel.
Pour notre défense, nous n'évoquons la question de la préférence que lorsqu'il s'agit de fonds européens. (…) Il serait judicieux d'inciter les États membres qui investissent leurs propres finances dans le développement spatial à privilégier la production européenne, mais la décision leur appartient.