Jamais, au cours de ces dix dernières années, l'élargissement de l'UE n'aura été présenté comme une telle nécessité géopolitique. Mardi 4 novembre, la Commission européenne a publié ses rapports annuels sur l'avancement des réformes entreprises par les différents pays candidats à l'intégration. Certains d'entre eux, à commencer par le Monténégro et l'Albanie, pourraient voir leurs efforts couronnés de succès dès la fin de la décennie.
En célébrant le succès technique du processus, la Commission affiche désormais sa volonté marquée de voir l'Union passer à 30 membres en 2030 - et ce malgré l'absence de mention des réformes internes nécessaires pour éviter une paralysie décisionnelle. « Chaque élargissement a rendu notre Union plus forte. L'heure est venue de passer à l'action », est-il affirmé en préambule du rapport général.
Si, sur le plan technique, la relance du processus d'élargissement est un succès, avec des avancées historiques réalisées en peu de temps, sur le plan politique, les choses se présentent différemment.
L'avancée de l'Ukraine reste bloquée par l'opposition hongroise (voir autre nouvelle). La Macédoine du Nord et la Bulgarie s'opposent frontalement sur les droits de la minorité bulgare. La Serbie se rapproche de Moscou et le Kosovo n'est toujours pas reconnu en tant qu'État par cinq États membres. Quant à la révision des traités européens pour assurer le fonctionnement d'une UE à plus de 30 membres, elle n'a toujours pas été abordée par la Commission, qui se borne à parler de « responsabilités à prendre » et de « garanties à mettre en place ». La capacité d'absorption de l'UE pourrait bientôt se voir mise à rude épreuve.
Albanie. Le Premier ministre, Edi Rama, s’est fixé comme objectif de clore tous les chapitres de négociation d’ici la fin de 2027 ; un calendrier ambitieux, mais que l'Union accueille favorablement (EUROPE 13710/18). Seuls les ensembles de chapitres (clusters) relatifs à l'agriculture et à la politique de cohésion n'ont pas encore été ouverts par Tirana, qui espère le faire l'année prochaine.
« La dynamique actuelle du processus de négociation d'adhésion doit conduire à une nouvelle accélération des réformes liées à l'UE, notamment en matière de liberté des médias, de poursuite de la mise en œuvre des réformes judiciaires, d'obtention de nouveaux résultats dans la lutte contre le crime organisé, la production et le trafic illicites de drogues et la corruption, en particulier à haut niveau », détaille le rapport.
Voir le rapport : https://aeur.eu/f/jad
Monténégro. Le Monténégro est en tête de file pour entrer dans l’UE. La Commission estime que le pays pourrait clore tous les chapitres de négociation avant fin 2026 et adhérer à l'UE dès 2028. Le pays a ouvert l'ensemble des 33 chapitres de négociation et clôturé sept d'entre eux, le dernier datant de 2024.
À la mi-octobre, la Présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, s'était montrée enthousiaste, lors d'une visite à Podgorica : « Vous êtes sur la bonne voie pour clôturer au moins cinq autres chapitres des négociations d'adhésion, en plus des quatre clôturés l'année dernière », s'est-elle réjouie (EUROPE 13730/20).
Voir le rapport : https://aeur.eu/f/jae
Serbie. Belgrade, qui a ouvert 22 des 35 chapitres de négociations, n'en a clôturé que deux. Le processus est au point mort depuis décembre 2021, date à laquelle le pays a ouvert son dernier cluster, relatif aux réformes environnementales.
En plus de déplorer le faible alignement de la Serbie sur la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l'UE, la Commission se montre très critique à propos des récentes dérives du régime d'Aleksandar Vučić et son rapprochement avec Moscou (EUROPE 13731/22).
Le rapport de la Commission estime que le pays connaît un « recul partiel » pour ce qui est des conditions d’adhésion à l’UE, en particulier en matière de démocratie et de libertés fondamentales, et doit « éviter la diffusion d'une rhétorique anti-UE ».
Voir le rapport : https://aeur.eu/f/jaf
Bosnie-Herzégovine. Le pays, qui ne fait pas partie de ceux les plus avancés sur le parcours vers l'adhésion, connaît un enlisement politique depuis la chute de la coalition au pouvoir et doit encore désigner un négociateur en chef pour mener les discussions d'adhésion (EUROPE 13730/19).
Sarajevo est de plus en proie à des troubles intérieurs et à une crise constitutionnelle, à cause des velléités séparatistes de l'entité serbe de Bosnie et de son dirigeant, Milorad Dodik, qui rejette l'autorité de la Cour constitutionnelle bosniaque (EUROPE 13604/12).
Voir le rapport : https://aeur.eu/f/jag
Macédoine du Nord. Bloquée par un gouvernement qui refuse d'aborder la question des droits et de la reconnaissance de la minorité bulgare du pays, la Macédoine du nord voit son processus au point mort (EUROPE 13641/5). Tout en saluant l'alignement du pays avec la PSDC européenne, la Commission estime que Skopje devrait intensifier ses efforts pour « faire respecter l'État de droit, notamment en garantissant l'indépendance et l'intégrité du pouvoir judiciaire et en renforçant la lutte contre la corruption ».
Voir le rapport : https://aeur.eu/f/jah
Kosovo. Bien que le pays ne soit pas officiellement candidat, la Commission continue d'évaluer ses avancées, après la présentation de sa candidature en décembre 2022. « Les progrès ont été entravés par des divisions politiques internes et ralentis par l'impasse politique prolongée depuis février », estime le rapport. Le processus ne peut avancer tant que les cinq pays membres de l'UE qui ne reconnaissent pas actuellement Pristina comme un État indépendant n'auront pas changé leur position.
Voir le rapport : https://aeur.eu/f/jai
« Dans les Balkans occidentaux, les relations de bon voisinage et la coopération régionale sont des éléments essentiels des processus de stabilisation et d'association et d'élargissement. Il reste primordial de surmonter l'héritage du passé et de régler les différends découlant des conflits des années 1990. Les questions bilatérales continuent d'avoir une incidence négative sur le processus d'adhésion des pays candidats et freinent l'intégration régionale », déplore par ailleurs le rapport général.
« Nous devons travailler main dans la main avec nos voisins pour assurer la prospérité, la sécurité et le futur de l'Europe », a affirmé Marta Kos lors de la présentation des différents rapports, soulignant encore un peu plus la dimension géopolitique de cet élargissement. La crainte est de voir ces pays se retourner vers la Russie dans le cas où l'UE ne serait pas capable de tenir ses engagements à leur encontre, après la réalisation des réformes nécessaires. (Isalia Stieffatre)