Fractures dans l’Occident
Dans cet essai consacré au retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis et aux conséquences pour l’Union européenne et le monde, Nicole Gnesotto constate que la crise américaine est « le pic émergé d’une crise majeure de nos démocraties occidentales, dont les trois piliers volent ensemble en éclats : le libéralisme et l’ouverture économique, la démocratie représentative, le primat du droit ». Avec pour prendre « leur place et partout, en ascension fulgurante, le culte du protectionnisme, l’éloge de l’ordre et de l’autorité, l’exaltation des préférences nationales contre l’ouverture au monde, le primat de la force contre le respect du droit ».
« Car Donald Trump n’est pas né du hasard : il est le fruit d’une idéologie nouvelle, profondément réactionnaire, portée par des milliardaires américains adeptes d’un changement de régime, non plus au Moyen-Orient, mais dans les démocraties occidentales elles-mêmes. Leur succès électoral et populaire s’appuie aussi sur des failles majeures au sein de la mondialisation, du moins de cette troisième décennie plus chaotique que les précédentes : l’explosion des inégalités de revenus dans les pays les plus riches, la dilution des identités culturelles, l’angoisse de la paupérisation et du déclassement des classes moyennes. En Europe également, ces mouvements tectoniques jouent leur rôle : le populisme ne cesse de progresser, la confiance dans l’avenir s’effrite, l’ascenseur social ne fonctionne plus, les étrangers et les élites devenant les boucs émissaires classiques de l’inquiétude générale », souligne l’ancienne directrice de l’institut d’études de sécurité de l’Union européenne.
« Le paradoxe du trumpisme c’est que son chef, Donald Trump, fonctionne à l’intuition, l’émotion imprévisible, le réflexe du moment, alors que sa politique semble obéir à un plan parfaitement pensé, préparé, organisé. On aurait tort toutefois d’en faire la marionnette d’une conspiration de milliardaires plus ou moins fascistes ou réactionnaires : Donald Trump croit à la nécessité de supprimer l’ordre établi par les autres (les Démocrates) et de le modifier à son profit et à celui du peuple américain. Libérée des colères, sautes d’humeur et des changements de posture au jour le jour, sa politique révèle trois piliers structurels : une vision paranoïaque du monde ; une tentation prédatrice et messianique ; un autoritarisme assumé », écrit l’auteur. Et de poursuivre : « Le protectionnisme est devenu […] la bible de l’économie trumpiste, avec des épisodes délirants de droits de douane à 145% ou de négociations sans boussole. Autoritarisme et populisme ont le vent en poupe partout dans le monde, encouragés en Europe par les dirigeants américains. Le nationalisme prolifère dans tous les États, y compris sous sa forme, prétendument nouvelle au sud, du ‘multi-alignement’. Quant à la force du droit, elle a sombré derrière les bravades, chantages, menaces, voire agressions directes que Poutine, Trump et d’autres manient sans contrôle ».
« Se défendre : telle est désormais la priorité des Européens. Jadis minoritaire, conflictuelle, minimale, la politique de défense européenne est devenue consensuelle, urgente, essentielle. La révolution est majeure, comme le constate Gérard Araud : ‘sous la bannière étoilée des Américains, les Européens ont connu la plus longue période de paix de l’histoire de l’Europe. On nous demande aujourd’hui de sortir de ce paradis’. Et cette sortie est rapide, majeure, étonnante parfois, sans doute à la mesure de la double inquiétude des Européens : être attaqués par la Russie, être abandonnés par l’Amérique », observe Nicole Gnesotto, avant d’ajouter : « Nombreuses et parfois spectaculaires, les décisions mises en œuvre depuis l’attaque russe en Ukraine ont concerné les budgets militaires, les innovations institutionnelles, la rationalisation de l’industrie européenne d’armement, et même les doctrines stratégiques ».
Mais, pour l’auteur, « deux scénarios extrêmes se disputent d’ores et déjà l’avenir européen ». « Le premier est celui de la soumission molle aux incertitudes américaines. Pour amadouer Donald Trump, pour éviter le risque d’une Europe sans défense face à l’impérialisme revanchard de Poutine, les Européens pourraient être amenés à fermer les yeux sur les dérives autoritaires des États-Unis, sur leur conversion au protectionnisme, leur indifférence au droit, au multilatéralisme, aux valeurs. Une sorte de ‘deal’ honteux aboutirait à échanger le maintien de l’OTAN contre l’acceptation par l’UE d’un rééquilibrage du commerce euro-américain ; on leur achèterait tout en plus, des armes, des voitures, des services, en renonçant à notre propre autonomie industrielle. Les populismes gagneraient en crédibilité à l’intérieur de l’Europe, qui n’aurait plus à se défendre seule grâce à l’Amérique, mais qui renierait progressivement son âme, sa vertu et son exemplarité démocratique. Pacifiée, défendue, mais populiste : telle serait l’Europe mollusque », écrit Nicole Gnesotto, pour qui l’accord commercial de juillet dernier sur des droits de douane américains de 15% sur les importations en provenance d’Europe est déjà un indice de cette compromission honteuse.
Comme d’autres, qui voient plutôt dans les concessions de l’été 2025 une manière d’acheter du temps pour se doter des capacités et structures qui permettront de se passer des Américains, l’auteur veut espérer un scénario de la résistance. Celui qui verrait « à la fois contre Poutine et contre les dérives illibérales américaines l’Europe se rassemble(r), s’organise(r), se structure(r) autour de la défense de son territoire et de ses valeurs ». Et de conclure : « Certains pays de l’UE refusent cette stratégie, par conviction ou par peur, et passent de l’autre côté, du côté de la nouvelle Amérique illibérale, comme la Hongrie, la Slovaquie, peut-être l’Italie. Tant pis pour cette fracture et tant pis pour eux. D’autres persistent dans leur identité d’Européens démocratiques et s’attellent à une recomposition drastique de l’ordre européen, autour d’une UE réduite, mais fidèle à ses valeurs et sa culture politique. Il faut espérer que l’Allemagne comme la France acceptent de rejoindre, voire de conduire ce camp des derniers Mohicans de la démocratie. Car si nous ne le faisons pas, personne d’autre, aucun autre pays ou ensemble politique de par le monde ne résistera à la déferlante autoritaire qui vient ». (Olivier Jehin)
Nicole Gnesotto. Fractures dans l’Occident. Odile Jacob. ISBN : 978-2-4150-1323-3. 171 pages. 22,90 €
Futuribles
Pas moins de trois articles ont retenu toute notre attention dans le dernier numéro de la revue Futuribles. Dans « Le backlash écologique qui vient », les chercheurs Marion Loisel et Nicolas Rio analysent le retour de bâton que subissent les politiques écologiques ou d’adaptation au changement climatique, essentiellement du fait des injustices, souvent réelles, parfois simplement ressenties, que génèrent ces mesures de plus en plus contestées. Des contestations rapidement récupérées par différents partis, plus ou moins populistes, en Europe comme aux États-Unis. À l’instar de Donald Trump, qui a « axé une bonne partie de sa campagne 2024 sur le backlash écologique », qu’il s’attache depuis janvier dernier à mettre en pratique. Alors que les élections municipales approchent en France, une vague brune pourrait succéder à la vague verte, observée en 2020. Marion Loisel et Nicolas Rio appellent dès lors à prêter plus d’attention à la façon dont sont reçues les politiques de transition, de sorte que les débats électoraux qui s’annoncent soient l’occasion de rediscuter collectivement et démocratiquement de la manière la plus équitable d’adapter la France au changement climatique.
Le sociologue, historien et professeur émérite de l’université Rikkyo de Tokyo Seiichi Kitayama signe un article passionnant sur la démographie japonaise, au bord de l’effondrement. Vieillissante, la population diminue actuellement de plus de 600 000 personnes par an et cette diminution annuelle pourrait atteindre 800 000 en 2040. « Après un pic à 128 millions d’habitants en 2010, la population totale, de 123 millions en 2025, pourrait passer sous la barre des 100 millions en 2056 pour tomber à 87 millions en 2070. La part des jeunes de moins de 15 ans serait inférieure à 10,3% de la population totale en 2030, tandis que celle des personnes âgées de 65 ans ou plus dépasserait 30,8% la même année et 35% en 2040 », constate l’auteur. Avant de conclure : « La question démographique préoccupe beaucoup les dirigeants japonais, certes, mais elle apparaît moins prioritaire à leurs yeux que les questions de sécurité nationale et de défense. Quant à l’avenir du Japon, la situation est dramatique, car, tant que le pays restera englué dans une pensée passéiste ou nostalgique ou masculiniste de la société, incompatible avec les avancées récentes des femmes japonaises et leurs aspirations, et sans un véritable débat, cet avenir restera sans solution, c’est-à-dire sans enfants. Sans enfants et, donc, sans avenir ».
Le même numéro de Futuribles contient aussi un article de l’ancien fonctionnaire de la Commission européenne Jean-François Drevet, qui évoque les perspectives du Groenland (56 000 habitants pour 2,1 millions de km²), convoité par Donald Trump tant pour sa situation géopolitique que ses importantes ressources non exploitées. L’auteur y décrit trois scénarios potentiels : le maintien du statu quo ; l’indépendance ; la domination américaine. (OJ)
Manon Loisel et Nicolas Rio. Le backlash écologique qui vient. Futuribles. Numéro 468, septembre-octobre 2025. ISBN : 978-9-8438-7487-1. 152 pages. 22,00 €
Henri Frenay
L’historien Robert Belot, auteur d’une biographie du résistant et fédéraliste européen Henri Frenay, entend ici mettre en lumière le rôle qu’a joué le fondateur du mouvement Combat dans la France politique de l’immédiat après-guerre, avant de s’engager dans le combat pour un fédéralisme européen. C’est pourquoi, il réunit dans cet ouvrage vingt textes de Frenay qui « constituent autant de jalons utiles pour comprendre les logiques d’un itinéraire politique, mais aussi, à travers cet itinéraire, l’histoire du fédéralisme en France et en Europe ». Des documents qui proviennent de la collection personnelle de l’auteur ou de fonds d’archives publiques, dont certains ont été déclassifiés récemment (Archives nationales, Préfecture de police de Paris, Service historique de la défense, Archives historiques de l’union européenne, notamment). (OJ)
Robert Belot. Henri Frenay – Textes politiques et fédéralistes (1944-1979) Presse fédéraliste. ISBN : 978-2-4914-2922-5. 293 pages. 25,00 €