Le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, s'est dit favorable, jeudi 6 février, à l'idée de mettre sur pied une « banque pour le réarmement » ('rearmament bank') dont les actionnaires seraient les États membres de l'Union européenne, sur une base volontaire, ainsi que des pays tiers aux vues similaires à celles de l'UE, comme « la Norvège, le Royaume-Uni et le Japon ».
Dans l'esprit de M. Sikorski, qui s'exprimait à Bruxelles devant un groupe de journalistes, dont Agence Europe, cette institution financière pourrait s'inspirer de l'exemple de la BERD, créée à la fin de la 'Guerre froide' pour accompagner les pays d'Europe centrale et orientale dans leur transition vers l'économie de marché, mais dont les compétences n'incluent pas le secteur militaire.
Ayant fait de la sécurité dans toutes ses dimensions la priorité de sa présidence du Conseil de l'Union européenne, la Pologne est d'avis qu'une solution européenne rapide est nécessaire pour aider les pays de l'UE à investir dans le domaine militaire afin notamment de poursuivre le soutien militaire à l'Ukraine (EUROPE 13543/15).
« Si nous attendons le prochain cadre financier pluriannuel, le problème est que (Vladimir) Poutine n'attendra pas », a estimé le ministre polonais, convaincu que l'effort de réarmement des États membres constitue une « police d'assurance » pour l'avenir. Selon lui, outre l'idée de mettre sur pied une banque dédiée, les autres possibilités de financement au niveau européen sont les suivantes : - des contributions accrues des États membres au budget de l'UE ; - une réallocation de fonds européens destinés à d'autres politiques ; - la mobilisation de l'aide européenne non dépensée au titre des plans de relance post-Covid-19 ; - un emprunt commun européen.
Quant à la question de savoir si la Pologne était prête à acheter du matériel militaire européen pour favoriser l'autonomie stratégique de l'UE, l'ancien président de la délégation du Parlement européen pour les relations avec les États-Unis a estimé que la notion d'autonomie stratégique implique, en soi, une sorte de « concurrence » avec les États-Unis.
Ce dont nous avons besoin, c'est d'une « harmonie stratégique » avec Washington, a expliqué M. Sikorski, constatant que les États-Unis ont « des responsabilités globales », mais sont devenus « réticents à nous sauver dans toutes les situations d'urgence ». D'où l'importance de dépenser « au moins 2% » du PIB national dans le domaine de la défense, même si, a-t-il indiqué, ce chiffre était valable « en temps de paix ». En 2025, la Pologne devrait dépenser 4,7% de son PIB en défense.
Nouvelles sanctions européennes. La Présidence polonaise du Conseil négocie actuellement avec les États membres un seizième paquet de sanctions européennes visant la Russie, qu'elle ambitionne de faire approuver d'ici au troisième anniversaire de l'agression militaire de l'Ukraine, le 24 février.
Le ministre polonais a indiqué que son pays, avec les pays baltes, cherchait le moyen de sanctionner davantage la 'flotte fantôme' russe qu'utilise le Kremlin pour contourner les sanctions internationales ciblant le pétrole russe. Il est frustrant de constater que la Convention des Nations unies sur le droit de la mer ne permet pas d'arraisonner ces bâteaux « vieux et non assurés » dans les eaux internationales, a-t-il estimé. À la recherche de « solutions urgentes », la Présidence polonaise souhaite donc que l'UE sanctionne directement les capitaines de ces vaisseaux.
M. Sikorski a également apporté son soutien à l'initiative de la République tchèque visant à limiter les déplacements des 2 000 diplomates russes et de leur famille au territoire du pays de l'UE qui les a accrédités (EUROPE 13431/20), mesure que la Pologne a déjà prise. Nous n'avons pas besoin de légiférer au niveau européen pour cela, mais uniquement de « décisions prises au niveau national », a-t-il noté, faisant valoir « un consensus » au sein des services nationaux de renseignement en faveur d'une telle mesure.
Interrogé sur une possible issue politique à la guerre en Ukraine, le chef de la diplomatie polonaise a espéré que l'année 2025 sera « décisive ». Selon lui, il faut faire en sorte que le président russe, Vladimir Poutine, perde son pari impérialiste. Il a qualifié de « créative » l'idée de négocier avec les États-Unis un accès aux terres rares ukrainiennes, parce qu'elle sous-entend aussi la question des garanties de sécurité à l'Ukraine.
« L'Ukraine doit participer à toute négociation qui la concerne directement. Il ne peut y avoir de Conférence de Yalta au XXIe siècle », a souligné M. Sikorski, en référence à la conférence au cours de laquelle Churchill, Staline et Roosevelt avaient réglé le sort de l'Europe, en février 1945.
Tensions commerciales. Questionné sur le positionnement de l'UE en cas de guerre commerciale déclenchée par l'administration Trump, le dirigeant polonais ne s'est pas opposé à l'idée de faire des propositions tangibles à Washington pour éviter de nouvelles barrières tarifaires. L'UE pourrait ainsi acheter encore plus de gaz naturel liquéfié (GNL) aux Américains, a-t-il admis. Le ministre a noté qu'importer cette énergie permet de diversifier les fournisseurs et, donc, d'être moins dépendant d'un gazoduc.
Enfin, M. Sikorski a indiqué que, sur demande de la Haute Représentante de l'UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kaja Kallas, il s'exprimera fin février au nom de l'UE au Conseil de sécurité des Nations Unies à New York. Il présidera aussi des réunions ministérielles bilatérales avec le Pakistan, le Zimbabwe, et potentiellement avec le Sri Lanka. (Mathieu Bion)