Première puissance économique de l’Union européenne, l’Allemagne est en difficulté : ralentissement de l’activité, croissance minimaliste, pertes d’emplois (notamment dans le secteur automobile, très représentatif du pays), soucis pour les exportations, concurrence chinoise, rebond industriel laborieux. Sa capacité d’entraînement des économies voisines diminue. À cette mauvaise conjoncture s’est ajoutée une crise politique qui était déjà en germe depuis plusieurs mois. Membre du gouvernement fédéral, le parti libéral (FDP) perdait, une par une, les élections régionales et se cherchait une issue de survie. Par ailleurs, les élections européennes avaient été remportées par deux partis d’opposition : les chrétiens-démocrates (CDU) suivis de l’extrême droite (AfD), très radicale.
Pour améliorer la situation économique, le consensus au sein du gouvernement déclina. Les divisions s’exacerbèrent au début de novembre. Les sociaux-démocrates (SPD) et les écologistes restaient attachés aux priorités sociales et climatiques. Le troisième partenaire (FDP) plaidait pour un vrai virage libéral, afin d’éviter à la fois la récession et l’endettement public, tout en s’émancipant de certaines contraintes du ‘Pacte vert européen’. Leur chef, Christian Lindner, ministre des Finances, laissa fuiter une note en ce sens : ce fut le conflit de trop aux yeux du chancelier, Olaf Scholz, qui limogea Lindner pour rupture de confiance. Tous les autres ministres libéraux démissionnèrent en bloc.
Le gouvernement, réduit à une alliance entre les sociaux-démocrates et les écologistes, est devenu minoritaire au Bundestag. Dans l’opposition, les chrétiens-démocrates (CDU) ont réclamé et obtenu des élections anticipées le plus vite possible : elles auront donc lieu le 23 février 2025.
Contrairement à l’Allemagne, la France présente un déficit public colossal alors que ses performances d’emploi restent bonnes. C’est dans le cadre d’une crise politique nationale que l’endettement y est apparu au grand jour. Tout en guettant le verdict des agences de notation, la priorité du gouvernement est de redresser les finances publiques, par une trajectoire budgétaire fondée à la fois sur de nouveaux impôts et surtout sur une réduction multiforme des dépenses. La Commission européenne l’a entérinée le 26 novembre (EUROPE 13532/11).
En France, l’extrême droite (Rassemblement national, RN) est encore plus forte qu’en Allemagne si l’on considère sa très nette victoire aux élections européennes, qui avaient été présentées comme un référendum contre le président de la République. Ce dernier aura en tout cas enchaîné les décisions bizarres. En janvier, Emmanuel Macron décida que sa cheffe de gouvernement, Élisabeth Borne, qui n’avait pas démérité, ne pourrait même pas atteindre deux ans d’exercice. La fonction de Premier ministre protège le président : ainsi est-elle couramment qualifiée de ‘fusible’, qui doit sauter si les circonstances le commandent ― or, tel n’était pas le cas. Ensuite, Macron ne trouva pas de personnalité politiquement assez forte pour conduire la liste du parti présidentiel : l’échec s’inscrivait dans les astres. Le nouveau Premier ministre, Gabriel Attal, usa de toutes ses ressources rhétoriques pour sauver la situation, mais, le 9 juin, le résultat du scrutin à peine connu, il apprenait que, sans l’avoir prévenu, le président dissolvait l’Assemblée nationale ― à défaut de pouvoir utiliser la tactique du ‘fusible’, une carte déjà brûlée.
Une autre campagne électorale, bien plus décisive, fut nécessaire dans l’urgence. Le RN était réputé aux portes du pouvoir, mais par un sursaut collectif, les Français lui barrèrent la route, plaçant en tête la coalition des gauches, faite d’extrémistes et de modérés. Le parti présidentiel arriva second, l’extrême droite troisième. Macron perdit non seulement le soutien de ses députés débarqués, mais aussi celui d’Attal et surtout de beaucoup de Français. Ailleurs en Europe, et notamment à Berlin, la dissolution fut jugée peu responsable, perçue comme un nouveau caprice du prince. Après une longue période d’attentisme coïncidant avec celle des Jeux olympiques, le président refusa de donner sa chance à la coalition victorieuse et se rabattit sur la formation de la droite classique, moins représentative. Michel Barnier arriva à Matignon. La popularité du président dégringola encore : 16% d’opinions favorables pour lui et 32% pour Barnier, lequel est à la merci d’un vote de censure coalisant les extrêmes de droite et de gauche.
En Allemagne, au vu des sondages, la situation n’est guère plus brillante : la coalition gouvernementale a perdu en légitimité et Scholz est plus impopulaire que tous ses prédécesseurs à la chancellerie, au point que, dans son propre parti, le SPD, l’on envisageait de la pousser vers la sortie, au profit du ministre de la Défense, Boris Pistorius, donné favori dans les enquêtes d’opinions. Celui-ci a cependant refusé de ‘tuer’ son maître. Pour conduire sa campagne, le SPD a plébiscité Scholz, qui se fait fort de remonter la pente et de remporter le prochain scrutin. Ceci est aussi, évidemment, le but de la CDU, qui a le vent en poupe et dont les relais s’activent jusqu’au sein du Parlement européen. Si le SPD limite la casse, le plus probable serait de voir se constituer une grande coalition (CDU et SPD). Mais en février prochain, le gouvernement français sera peut-être tombé alors que le président de la République ne pourra pas dissoudre l’Assemblée nationale avant le mois de juin : drôle de vide en perspective.
Ces tribulations ont des répercussions dans l’UE, et sûrement au Conseil européen, où le poids des intervenants est soupesé par les autres membres. Les dirigeants de l’Italie, de la Pologne et de l’Espagne (pour se limiter aux grands pays) jouissent de fait d’une considération plus solide, découlant de leurs assises parlementaires et populaires respectives. Tout ceci serait anecdotique si nous n’étions pas dans une séquence cruciale marquée par le SOS répété venu de l’Ukraine, l’emballement meurtrier du Proche-Orient, l’installation d’une nouvelle Commission européenne et, bientôt, la prise de fonction de Donald Trump. Et la situation serait moins préoccupante s’il ne s’agissait pas de l’Allemagne et de la France, qui, prises ensemble, sont considérées comme ‘le moteur de l’Europe’. Une telle réputation n’est pas usurpée : qui connaît un peu l’histoire sait que les progressions majeures de l’Union furent inspirées par ce duo, uni. Ni le groupe de Visegrad, ni le Benelux, ni les pays scandinaves ne sont en situation de prendre le relais.
Après les situations nationales respectives, c’est l’état de santé du couple franco-allemand qui mérite un examen. Force est de constater que la qualité de la relation entre les dirigeants des deux bords a pu être déterminante. Avec Adenauer et de Gaulle, Schmidt et Giscard d’Estaing, Kohl et Mitterrand, l’amitié était là, donc la fécondité politique. Entre Brandt et Pompidou, Schröder et Chirac, le lien était plus froid. Merkel eut affaire à trois présidents français et autant de styles : Sarkozy, Hollande et Macron. Elle engrangea avec le premier le Pacte budgétaire, avec le deuxième le sauvetage de la Grèce et les accords de Minsk, avec le troisième le traité d’Aix-la-Chapelle et le retour allemand à la tête de la Commission européenne. Sa solidarité avec Hollande fut explicite lors des attentats de Paris. Elle rejeta la proposition de Macron consistant à créer un budget spécial pour la zone euro. Mais plus tard, il la convainquit d’emprunter 750 milliards d’euros pour relancer l’économie frappée par la pandémie : ce fut un exemple du ‘rôle moteur’.
Depuis décembre 2021, Scholz et Macron ont appris à se connaître. Dans son programme, le nouveau gouvernement allemand est alors européiste, jusqu’à évoquer l’évolution vers un État fédéral européen. Il semble acquis au projet ‘macronien’ d’autonomie stratégique de l’Europe. En revanche, le président français aura dû insister pour concrétiser son idée d’une Conférence sur l’avenir de l’Europe. Les panels de citoyens finiront par voir le jour, mais avec une effectivité très inégale selon les États membres. À la clôture de la conférence, sous la Présidence française du Conseil de l’UE (mai 2022), le Parlement européen, en phase avec Macron, demande une conférence intergouvernementale pour une révision du traité de Lisbonne. Le Conseil n’en veut pas, l’Allemagne semble ‘sans opinion’. Cependant, un groupe de travail franco-allemand sur les réformes institutionnelles de l’UE a produit un rapport très substantiel, rendu public en septembre 2023 (EUROPE 13253/23), qui reste une référence, mais, comme précisé en sous-titre, ‘les avis exprimés ne peuvent être pris comme une position officielle des autorités françaises ou allemandes.’ Où est le chemin ?
Le retour de la guerre en Europe ne simplifie pas les choses. Quand Macron multiplie les appels à Poutine, Scholz hésite à propos de l’embargo sur le gaz russe ou de la livraison d’armes lourdes à l’Ukraine. Puis l’élan de solidarité est effectif et l’Union se révèle presque unanime. En son sein, aujourd’hui, l’Allemagne est en tête pour l’aide à l’Ukraine, alors que la France est cinquième, selon un rapport de l’Institut KIEL. Le chancelier fera pourtant campagne pour la paix (thème cher au SPD) ; son refus récent d’envoyer des missiles Taurus à l’Ukraine donne le ton. Durant cette séquence, le président Macron aura été plus généreux en considérations stratégiques et géopolitiques. S’agissant des préparatifs à une vraie guerre, un clivage est-ouest se dessine assez logiquement, que ne transcende pas l’axe franco-allemand.
Depuis l’éclatement de la tragédie du Proche-Orient, les divisions intraeuropéennes s’affirment. Paris est plus sensible aux revendications palestiniennes, Berlin soutient Israël contre vents et marées. L’Europe est impuissante à produire un plan de paix cohérent.
Quant au ‘Pacte vert européen’, endossé par les deux partenaires, il n’occulte pas leurs différences à propos des moyens, spécialement sur l’usage du nucléaire. Et qu’il s’agisse de reporter la ‘voiture propre’ ou de la législation sur la déforestation, les pressions viennent surtout d’outre-Rhin. Mais, finalement, quel que soit l’enjeu, les votes au sein du Conseil de l’UE comme du Parlement européen ne démontrent pas une entente franco-allemande soutenue.
Il faut dire que les différences entre les systèmes constitutionnels des deux pays peuvent devenir, dans certaines circonstances, un handicap pour le couple, de même que la proximité géographique de l’Allemagne avec la Russie. Pour autant, les contacts restent vivants. En 2022, Macron, à peine réélu, fonce à Berlin. En octobre 2023, le voici reçu par Scholz à Hambourg. Il effectue en mai 2024 une grande visite d’État en Allemagne, resserrant ses liens avec le président de la République, Frank-Walter Steinmeier. Celui-ci est présent, le 9 juin, à Ouradour sur Glane. Macron converse encore avec Scholz le 28 mai à Meseberg, le 10 juillet en marge du sommet de l’OTAN, le 6 septembre à Évian (rencontres franco-allemandes), le 2 octobre à Berlin et le 18 là encore, avec Biden et Starmer. Par ailleurs, les ministres, notamment ceux de la Défense, ont toujours des contacts suivis.
Les deux leaders font de leur mieux pour se comprendre, mais sont notoirement affaiblis. Pour la première fois sans doute, l’on assiste à une défaillance simultanée du pouvoir central dans les deux pays. Cette situation a évidemment un coût, difficile à mesurer, mais palpable. Cela ne veut pas dire qu’il ne sort rien de bon de ce couple. Le problème est qu’il n’en sort rien de neuf. L’on met l’emphase, comme les autres, sur le thème du moment, la compétitivité. Adieu le projet commun pour redresser une Europe divisée, ramollie. Adieu l’audace imaginative face aux forces centrifuges, à Trump et à Poutine !
En 1988, Paolo Cecchini avait produit une étude célèbre intitulée ‘Le coût de la non Europe’, qui allait servir d’argumentaire pour relancer le marché unique. Avis aux experts : l’analyse du coût de l’affaissement politique franco-allemand s’impose.
Renaud Denuit