Devant les députés des commissions de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE) et de l’emploi et des affaires sociales (EMPL) du Parlement européen, l’influent Dan Jørgensen, ancien eurodéputé S&D, a tenté, mardi 5 novembre, de démontrer qu’il était à la hauteur pour assumer la double casquette que lui a confiée la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, en tant que commissaire désigné à l’Énergie et au Logement.
Salué par plusieurs députés pour son expertise, cet ancien vice-président de la commission de l’Environnement, est parvenu à jongler entre les questions liées à l'avenir de la politique énergétique de l'UE et les enjeux de compétitivité, mais aussi la préoccupation de l’accès à des logements « efficaces d’un point de vue énergétique ».
Nucléaire. Dan Jørgensen était attendu au tournant sur son engagement à reconnaître et intégrer l’énergie nucléaire dans le cadre législatif de l’UE (EUROPE 13507/5). Le socialiste danois, actuel ministre de la Coopération au développement et à la Politique climatique mondiale, est effectivement connu pour sa position anti-nucléaire dans son pays.
Invitant à faire la distinction entre son engagement envers les citoyens européens et son travail préalable au Danemark, M. Jørgensen a déclaré d’emblée que « le nucléaire est et restera une partie intégrante du mix énergétique européen ».
Faisant ensuite référence aux scénarios du GIEC, qui prennent en compte l'énergie nucléaire pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 C°, le commissaire désigné a reconnu qu'« on ne pourra pas atteindre nos objectifs en Europe sans le nucléaire ».
Toutefois, en réponse à des questions sur le financement posées par Christophe Grudler (Renew Europe, français) et Ondřej Krutílek (ECR, tchèque), M. Jørgensen a dit ne pas « pouvoir faire la promesse » d’un fonds européen pour le nucléaire et estimé, en particulier, qu'il ne revenait pas à l’UE « de financer, par exemple, la construction d’une centrale nucléaire ».
Il a toutefois reconnu la nécessité du financement européen dans le cadre de la recherche et de la formation et a assuré que l’énergie nucléaire serait incluse dans le 'Plan industriel pour une énergie propre' à venir, mais aussi qu’il travaillerait à la mise à jour du programme indicatif nucléaire (‘Nuclear Illustrative Programme’ ou ‘PINC’).
Concernant les petits réacteurs modulaires (‘SMR’ en anglais), M. Jørgensen a soutenu le travail de l'Alliance pour les SMR et a rappelé la volonté de la Commission européenne de voir émerger les premiers exemplaires au début des années 2030.
Prix abordables. Reconnaissant les difficultés pour les entreprises européennes de rester compétitives vis-à-vis des concurrents américains ou chinois, qui paient deux à trois fois moins cher leur énergie, M. Jørgensen a rappelé son engagement à mettre en place, dès le début de son mandat, un plan d’action pour des prix de l’énergie abordables.
Mentionnant le rapport 'Draghi' (EUROPE 13484/7), le Danois a appelé à appliquer rapidement les dispositions de la récente réforme de l'organisation du marché européen de l’électricité (EUROPE 13454/27), sans introduire de nouvelles règles avant que la réforme existante ne soit parachevée.
En outre, il a reconnu l'urgence d'investir dans les infrastructures énergétiques et les réseaux électriques pour assurer la compétitivité de l'UE.
Sortie définitive des combustibles fossiles russes. Interrogé sur la dépendance encore existante de l'UE vis-à-vis des combustibles en provenance de Russie, le commissaire désigné a indiqué que « si nous pouvions être indépendants vis-à-vis du gaz russe demain, nous le ferions », mais il n’a pas pu s’engager sur une date de sortie.
Il a toutefois rappelé son intention de présenter, début 2025, une feuille de route pour y parvenir au plus vite (EUROPE 13506/12).
À la fin de son audition, le Danois a également rappelé son engagement à soutenir l'Ukraine cet hiver, victime d'attaques à répétition sur son système énergétique (EUROPE 13486/1).
Hydrogène et géothermie. Interrogé sur son engagement vis-à-vis de l’hydrogène, le commissaire désigné a reconnu l’importance de son utilisation pour réduire les émissions des industries fortement émettrices, mais aussi pour bénéficier au secteur des transports et stocker l’énergie.
Il a néanmoins souligné que l’UE était encore loin de ses objectifs de production et de demande, avançant que les aides d’État et le financement de l’UE « pourraient aussi être une partie de la réponse ».
En réponse à une question de Marina Mesure (La Gauche, française), le socialiste s'est ensuite engagé à présenter une stratégie pour l'énergie géothermique, reconnaissant son potentiel inexploité.
Logement. Remerciant les eurodéputés, notamment sa famille sociale-démocrate, pour avoir fait pression en faveur de la nomination d'un commissaire européen chargé des questions du logement, M. Jørgensen a rappelé l'existence d'une crise du logement dans l'UE, où 8,9 millions de citoyens dépensent plus de 40% de leurs revenus pour se loger.
Il a dit l'importance d'agir dans ce domaine au niveau européen, même si l'échelon européen servira principalement à accompagner les initiatives prises au niveau national (EUROPE 13472/3).
Dès ses remarques introductives, l'ancien ministre danois a repris à son compte les annonces de la présidente réélue de la Commission européenne, Ursula von der Leyen (EUROPE 13456/1), proposant « un plan européen pour le logement abordable » qui comprendra les éléments suivants : - une stratégie pour la construction de logements abordables ; - une plateforme d'investissement paneuropéenne en collaboration avec la BEI ; - des efforts pour la requalification et l'amélioration des compétences des travailleurs du secteur de la construction ; - des efforts pour faciliter le partage des expériences ; - le doublement du financement dans le cadre de la politique européenne de cohésion ; - une réforme de l'encadrement des aides d'État pour faciliter la construction de logements abordables et des mesures d'efficacité énergétique dans les États membres.
Questionné par Brigitte Van den Berg (Renew Europe, néerlandaise), M. Jørgensen n'a toutefois pas promis que la réforme des aides d'État aurait lieu dès 2025. À Leïla Chaibi (La Gauche, française), qui lui demandait si la Commission allait renoncer au « dogme » de la concurrence, qui bride la construction de logements abordables, il a rappelé l'importance de l'encadrement des aides d'État au sein du marché intérieur, tout en pointant la nécessité de « trouver un équilibre » pour répondre aux objectifs politiques fixés.
AirBnB. Concernant l'enjeu des logements touristiques de courte durée, qui parfois évincent du marché locatif certains habitants d'une agglomération, le commissaire désigné a rappelé qu'une législation de l'UE s'appliquerait à partir de 2026, notamment pour obliger les plateformes numériques à informer les autorités publiques de leurs activités à des fins notamment fiscales (EUROPE 13294/8).
« Je ne suis pas convaincu que cela soit suffisant », a-t-il néanmoins admis, sans préciser sa pensée.
Alors que Maravillas Abadía Jover (PPE, espagnole) l'interrogeait sur de possibles mesures pour aider les propriétaires à faire face aux loyers impayés et à l'occupation abusive de logements, l'ancien eurodéputé, toujours à la recherche de l'équilibre, n'a pas nié que les propriétaires pouvaient faire valoir leurs droits, tout en faisant remarquer que cette situation peut aussi s'expliquer par le fait que des locataires n'ont parfois pas d'autre choix pour éviter la rue.
Enfin, Aodhán Ó Ríordáin (PPE, irlandais) l'a interpellé sur l'objectif européen d'éradiquer le sans-abrisme d'ici 2030, qui ne figure pas dans sa lettre de mission. « Nous ne sommes pas sur les rails », malheureusement, a-t-il reconnu, notant de bons résultats de la plateforme européenne dédiée, notamment en Finlande. (Mathieu Bion et Pauline Denys)