Le Parlement européen a réélu la chrétienne-démocrate allemande Ursula von der Leyen, jeudi 18 juillet à Strasbourg, à une majorité absolue (401 voix pour sur 360 voix requises, 284 contre, 15 abstentions, 7 votes nuls), pour un deuxième mandat à la présidence de la Commission européenne grâce au soutien des écologistes européens, qui lui ont apporté environ 45 voix. En 2019, la présidente élue de la Commission avait obtenu la majorité absolue à seulement neuf voix près (EUROPE 12297/1).
Devant la presse, Mme von der Leyen a remercié les eurodéputés pour « la confiance » qu'ils lui ont exprimée et « la reconnaissance du dur labeur effectué ces cinq dernières années ». « 401 voix en ma faveur, c'est beaucoup mieux que la dernière fois ! », a-t-elle plaisanté. Elle a estimé que « la campagne paneuropéenne » victorieuse, qu'elle a menée en tant que candidate tête de liste du Parti populaire européen (PPE), avait contribué à rendre « plus vibrante » la démocratie européenne.
Interrogée sur son souhait de travailler avec une majorité pro-européenne à quatre groupes au sein du PE, Mme von der Leyen s'est dite « très reconnaissante » envers la plateforme « pro-européenne, pro-Ukraine et pro-État de droit » composée des groupes PPE, S&D et Renew Europe ainsi qu'envers le groupe Verts/ALE.
Avec les écologistes, « nous avons eu des échanges approfondis sur tous les sujets, et c'est un bon signe qu'ils m'aient soutenue », a-t-elle estimé, convaincue que le résultat de sa réélection démontre que « l'approche était la bonne ».
La présidente élue a posé les jalons du Collège qu'elle s'apprête à former. Dans les semaines qui viennent, les États membres seront invités à présenter deux personnalités - un homme et une femme - afin de pouvoir bâtir une équipe respectant la parité 'hommes/femmes', sauf si un(e) commissaire européen déjà en poste est reconduit. Des entretiens auront lieu avec les personnalités choisies à partir de la mi-août en vue de présenter la Commission 'von der Leyen II' en septembre. Les auditions des commissaires désignés auront lieu au PE à l'automne, avant une entrée en fonction espérée en décembre.
La présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, a estimé que le choix des eurodéputés était « la meilleure décision possible pour l'Europe ». Elle a noté la volonté de Mme von der Leyen de renforcer les relations entre la Commission et le PE ainsi que son soutien à l'octroi d'un « droit d'initiative » du Parlement.
Jeudi matin, lors de son discours très calibré, la candidate du PPE a rappelé le chemin parcouru par l'Europe depuis cinq ans, jalonné par la pandémie de Covid-19 et l'agression militaire russe de l'Ukraine. Elle a envoyé les signaux qu'attendaient les groupes pro-européens pour la soutenir, même si ce soutien, imposé par le réalisme des résultats des élections européennes ayant acté un affaiblissement des libéraux et des écologistes, a pu s'exprimer sans un enthousiasme débordant.
Mme von der Leyen a placé les eurodéputés devant « un choix clair » : « Laisserons-nous les événements et le monde qui nous entoure nous définir ou allons-nous nous unir pour prendre en main notre avenir ? ». Selon la présidente élue de la Commission, seule « une Europe forte » peut apporter des réponses à ces questions manichéennes et tenir compte des inquiétudes exprimées par les citoyens lors des élections européennes, au premier rang desquelles leurs demandes de prospérité, de protection et de sécurité.
La compétitivité économique, priorité numéro un
La compétitivité économique figure en tête des priorités de Mme von der Leyen. Il faut certes, selon elle, « garder le cap » dans la mise en œuvre du 'Pacte vert européen', qui était la priorité numéro un en 2019, en maintenant les objectifs 2030 et 2050 de réduction des émissions de gaz à effet de serre et en inscrivant une réduction de 90% des émissions d'ici 2040 dans la Loi sur le climat de l'UE.
Mais le 'Pacte vert' doit désormais servir à stimuler la compétitivité économique et la création d'emplois. Il faut « concilier la protection du climat et une économie prospère », a souligné Mme von der Leyen, faisant de cet impératif une question d'« équité intergénérationnelle ».
Rappelant les atouts dont l'Europe dispose, notamment sa capacité à attirer plus d'investissements dans l'hydrogène que les États-Unis et la Chine réunis, la présidente élue a ainsi annoncé un 'Pacte pour une industrie propre', dans les 100 premiers jours de son deuxième mandat afin d'orienter les investissements, surtout dans les industries à forte intensité énergétique, comme la sidérurgie. Ce Pacte devra aussi contribuer à réduire les factures énergétiques des consommateurs.
« De l'IA aux technologies propres, l'avenir de notre prospérité doit se construire en Europe », a martelé Mme von der Leyen.
Pour soutenir ce pacte industriel, la dirigeante entend proposer un nouveau 'Fonds européen pour la compétitivité' dans le cadre de la réforme du budget de l'UE après 2027, dont « l'effet de levier » devra permettre de « mobiliser davantage de financements privés et publics ». Ce fonds sera axé sur des projets européens communs et transfrontières destinés à garantir que des technologies stratégiques soient développées en Europe.
Posant la question du financement public au niveau européen, ce fonds préfigure la bataille à venir dans la définition du cadre financier pluriannuel post-2027, a estimé une source diplomatique.
D'autres sources privées de financement seront mobilisées pour stimuler les investissements à travers l'approfondissement de l'union des marchés de capitaux, et notamment la création d'une 'Union européenne de l'épargne et des investissements', une idée promue par la France.
Simplifier la vie des entreprises, surtout des PME, constituera une autre priorité économique de la Commission. La présidente élue estime qu'il convient de « réduire les obligations de déclaration, d'alléger la bureaucratie, mais aussi d'augmenter la confiance, d'améliorer le respect des règles et d'accélérer l'octroi de permis ». Chaque futur commissaire européen devra analyser son portefeuille afin de réduire la charge bureaucratique et un vice-président de la Commission coordonnera ces travaux.
Une Commission qui 'prend le pouls' des territoires de l'UE
Lors de son discours, Mme von der Leyen s'est prononcée en faveur d'une « politique de cohésion forte », conçue en partenariat avec les pouvoirs locaux, alors qu'en début de semaine, le ministère allemand des Finances a tiré à boulets rouges sur cette politique redistributive (EUROPE 13455/13).
Mais, selon cette source diplomatique, ces propos permettent à Mme von der Leyen de juste cocher la case 'cohésion' pour ne pas qu'on lui reproche d'avoir occulté le dossier.
La présidente élue s'est efforcée de démontrer que, lors de la campagne qu'elle a menée en temps que 'Spitzenkandidat' du PPE, elle avait entendu les inquiétudes et les espoirs des citoyens européens.
Rendant hommage aux agriculteurs, « pan de notre culture européenne », elle a promis de tenir compte des recommandations qui émaneront du dialogue stratégique sur l'avenir de l'agriculture lancé début 2024 et qui tentera de répondre à la colère des agriculteurs. « Personne ne devrait être contraint de vendre de bons produits alimentaires à un prix inférieur à leur coût de production. Nous devons renforcer la place qu'occupent nos agriculteurs et nos agricultrices dans la chaîne de valeur agroalimentaire », a-t-elle déclaré.
Désireuse d'offrir aux agriculteurs des « incitations plus intelligentes » pour leur permettre d'embrasser une approche durable de la biodiversité, elle a dit qu'elle présenterait un plan pour permettre à l'agriculture de « réussir la nécessaire adaptation au changement climatique » et, parallèlement, « une stratégie pour une gestion durable de la ressource précieuse que constitue l'eau », en écho à l'appel émis la veille par 21 États membres (EUROPE 13455/10).
La présidente élue souhaite également s'attaquer « aux problèmes dont les Européens souffrent le plus au quotidien », par exemple « la crise du logement ». Il s'agissait d'une demande répétée des groupes S&D, Verts/ALE et La Gauche.
« Les gens peinent à trouver un logement à un prix abordable. C'est pourquoi, pour la première fois, je nommerai un commissaire (européen) directement chargé du logement », a-t-elle annoncé. Elle entend élaborer « un plan européen pour des logements abordables afin d'analyser tous les facteurs à l'origine de la crise et pour permettre de débloquer les investissements privés et publics nécessaires ». Et à ceux qui s'interrogent sur la compétence de l'UE en la matière, Mme von der Leyen a répondu : « Si c'est important pour les Européens, c'est important pour l'Europe ».
Sur les questions sociales, la chrétienne-démocrate allemande a préconisé un nouveau plan d'action pour la mise en œuvre du socle des droits sociaux. Selon elle, ce plan visera à répondre à des défis tels que « l'impact de l'intelligence artificielle sur la santé mentale au travail ». « Nous devons garantir aux travailleurs salariés comme aux indépendants une transition professionnelle équitable et de bonnes conditions de travail », a-t-elle indiqué, mettant en avant l'importance de renforcer le « dialogue social ».
Concernant les droits des femmes, elle a surtout rappelé les succès de la législature précédente, sans pour autant annoncer de nouvelles initiatives marquantes. Elle a juste évoqué « une feuille de route » pour concrétiser l'égalité entre les hommes et les femmes, notamment salariales. Quant aux personnes LGBTIQ, elles ont été ignorées.
Enfin, aux parents qui s'inquiètent des conséquences du temps excessif que passent leurs enfants sur les écrans, la présidente élue de la Commission s'est dite « persuadée que les réseaux sociaux, conjugués à une exposition excessive aux écrans et à des pratiques addictives » ont une responsabilité dans ce qui est décrit comme « une crise de la santé mentale ». Elle a annoncé le lancement d'une « enquête à l'échelle européenne sur les conséquences des réseaux sociaux sur le bien-être des jeunes ».
Dresser un bouclier européen pour la démocratie
La chrétienne-démocrate allemande a longuement mis en garde contre les menaces, venues de l'intérieur et de l'extérieur de l'UE, qui pèsent sur la démocratie, qui a trop longtemps été considérée comme un acquis. « Nous sommes devenus des démocrates de confort. Mais aujourd'hui, nos démocraties sont menacées », a averti Mme von der Leyen.
Pour répondre aux « cas d'espionnage, de cyberattaques, de corruption, de campagnes de désinformation menées par des acteurs étrangers, notamment russes et chinois », elle a annoncé que la Commission proposerait « un 'Bouclier européen de la démocratie' ». Une nouvelle « structure » dédiée à la lutte contre les manipulations de l'information et les ingérences étrangères regroupera l'expertise disponible et assurera la liaison avec les agences nationales existantes. « Les capacités de renseignement, de détection, d'action, mais aussi de sanction doivent être renforcées », a estimé Mme von der Leyen, pour qui il est « urgent de doter l'UE d'outils performants de cyberdéfense, d'imposer la transparence des financements étrangers de notre vie publique comme une règle commune, mais aussi de garantir un cadre informationnel fiable ».
Sur le sujet de l'État de droit, la dirigeante politique a promis de renforcer tous les outils existants. Notamment, le rapport annuel sur le respect de l'État de droit dans les États membres s'étoffera d'un aspect 'marché intérieur' pour protéger les entreprises. Et, pour le Cadre financier pluriannuel actuel (CFP) et à venir, nous ferons respecter le principe selon lequel « respecter l'État de droit est une obligation pour (avoir accès aux) fonds européens. Ce n'est pas négociable », a-t-elle assuré.
Après avoir décidé que la Commission ne serait désormais représentée qu'au niveau technique lors des réunions ministérielles informelles de la Présidence hongroise du Conseil de l'UE, Ursula von der Leyen a critiqué la 'mission pour la paix' du Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, qu'il a menée à Kiev, Moscou, Pékin et Washington. « Ce n'était rien d'autre qu'une mission d'apaisement », a-t-elle estimé, suscitant des applaudissements nourris dans l'hémicycle.
Alors que la Russie parie sur l'affaiblissement du soutien des Européens et de l'Occident à l'Ukraine, elle a réitéré la volonté des Vingt-sept de se tenir aux côtés de l'Ukraine « quoi qu'il en coûte ». Un des moyens de concrétiser cette promesse sera de construire « une véritable 'Union européenne de la défense ». L'objectif consistera à créer un marché européen et à « investir ensemble » dans les capacités de défense haut de gamme et dans des « projets européens communs » tels qu'« un système complet de défense aérienne ».
Autre symbole fort de protection des citoyens, selon Mme von der Leyen : le contrôle des frontières extérieures de l'UE. Adopté lors de la législature précédente, le Pacte 'Asile et Migration' devra être appliqué et il faudra aller plus loin en identifiant « une approche commune sur les retours » des migrants illégaux, qui soit à la fois plus efficace et respectueuse des valeurs fondamentales de l'UE.
La présidente élue a aussi annoncé la création d'un portefeuille de commissaire européen responsable de la Méditerranée, dans l'optique de nouer de nouveaux « partenariats globaux », sans spécifier s'il s’agit de répliquer le type d'accord passé avec la Tunisie en juillet 2023 (EUROPE 13224/3). Elle a préconisé respectivement de tripler et de doubler les effectifs des agences européennes Frontex et Europol.
Arrêter le bain de sang à Gaza
Concernant les questions internationales, la chrétienne-démocrate allemande a brièvement évoqué l'élargissement futur de l'UE, qui nécessitera, selon elle, une réforme interne du fonctionnement de l'Union. « Les pays des Balkans occidentaux, l'Ukraine, la Moldavie et la Géorgie ont fait leur choix en toute liberté. Le choix de la démocratie plutôt que de la dépendance », a-t-elle considéré, tout en rappelant que le processus d'adhésion est basé uniquement sur les mérites propres de chaque pays candidat.
Souvent critiquée pour sa vision 'trop allemande' du conflit israélo-palestinien, caractérisée par une défense sans faille d'Israël en raison du poids de l'Histoire de son pays d'origine, la présidente élue a considéré que « trop de femmes et d'enfants ont perdu leur vie en conséquence de la réponse d'Israël à la terreur brutale du Hamas ». « Le bain de sang à Gaza doit cesser immédiatement ! », a-t-elle insisté, réitérant la position officielle des Européens : appel au cessez-le-feu pour permettre l'entrée massive d'aide humanitaire, libération des otages israéliens et agir pour créer les conditions d'un règlement politique du conflit.
Dans cette optique, la Commission travaille à « l'élaboration d'un train de mesures de soutien pluriannuel beaucoup plus vaste en faveur d'une Autorité palestinienne effective ». Et Mme von der Leyen de conclure : « La solution à deux États est le meilleur moyen de garantir à la fois la sécurité des Israéliens et celle des Palestiniens ».
Voir le discours de Mme von der Leyen : https://aeur.eu/f/d2l
Voir les orientations politiques de Mme von der Leyen pour la Commission 2024-2029 : https://aeur.eu/f/d2n (Mathieu Bion)