La chrétienne-démocrate allemande Ursula von der Leyen a été élue, mardi 16 juillet, présidente de la Commission européenne pour cinq ans avec une très courte majorité (383 voix ‘pour’, 327 voix ‘contre’, 22 abstentions, 1 vote nul) par les députés européens réunis en session plénière à Strasbourg.
« Dans la démocratie, la majorité c’est la majorité », a-t-elle déclaré devant la presse, interrogée sur les conséquences de cette très faible majorité. Une majorité absolue de 374 voix lui était nécessaire pour être élue alors que 733 députés ont voté.
« Je crois que, deux semaines plus tôt, je n’avais pas la majorité, car on ne me connaissait pas […] Et je suis extrêmement heureuse qu’après treize jours, nous ayons réussi à former une majorité pro-européenne. C’est une bonne base pour commencer », a-t-elle ajouté.
Dans ses premières remarques en tant que présidente élue, Mme von der Leyen n’a pas évoqué de premières mesures phares que la future Commission initiera, mais plutôt sa conception et sa vision de l’Union européenne. Elle a souhaité que, dans cinq ans, l'UE soit « une Europe en faveur du climat, une Europe qui sert les gens, une Europe forte au plan économique et numérique, une Europe basée sur l’État de droit ». Et l'ex-ministre allemande de la Défense de faire part de sa volonté de mettre fin aux divisions « entre l’Est et l’Ouest et entre le Sud et le Nord ».
Pour autant, Mme von der Leyen a avoué « ne pas avoir [encore] du tout pensé aux différentes pièces du puzzle » en raison du laps de temps très court entre sa désignation par le Conseil européen (EUROPE 12287/1) et son élection par le Parlement européen.
La majorité positive très faible dont a bénéficié la chrétienne-démocrate, qui pourrait s'avérer un handicap dans la mise en place de la Commission post-Juncker, a surpris tout le monde. Le matin même, dans l'hémicycle, Mme von der Leyen s'était pourtant efforcée de donner des gages aux familles libérale et de gauche du PE afin de lever les doutes sur sa candidature.
Le soutien du PPE, le groupe le plus important au PE, était acquis. « Nous avons gagné. C'est comme au football. Si vous gagnez 1 à 0 ou 3 à 0, à la fin c'est la même chose », a dit à EUROPE Antonio Tajani, le précédent président du PE. « Dans quelques mois, nous ne nous en souviendrons plus », a estimé Danuta Huebner (PPE, polonaise). L'ancienne commissaire européenne a décrit « un Parlement européen plus fragmenté », comprenant « deux tiers de nouveaux collègues qui comprennent peut-être moins l'importance de la légitimité pour la Commission ». Selon elle, le premier test de Mme von der Leyen sera dans le choix des commissaires que lui proposeront les États membres.
Le groupe S&D était divisé. Ainsi, les socialistes allemands, autrichiens, belges, grecs, français et néerlandais se seraient opposés à l'élection de Mme von der Leyen, soit une proportion de deux tiers en sa faveur et d'un tiers contre elle.
Félicitant sa compatriote, le social-démocrate allemand Jens Geier a souligné « la responsabilité » qui engage la présidente élue. « Elle a beaucoup promis. Maintenant, il faut concrétiser », a-t-il indiqué à EUROPE, ne souhaitant pas surestimer le résultat du vote.
L’approche du groupe Renew Europe était plus homogène. En effet, le Roumain Dacian Cioloș avait affirmé, en amont du vote, que « moins de cinq députés » du groupe libéral qu'il préside s’opposeraient à l’élection de Mme von der Leyen. Il a indiqué à EUROPE, après le vote, que la présidente élue devait désormais détailler ses engagements, car, selon lui, « elle dispose d'une marge de soutien » au PE. « Quand vous gagnez, même avec une voix, vous gagnez ! », a réagi la commissaire à la Concurrence, Margrethe Vestager, qui devrait devenir vice-présidente de la future Commission 'von der Leyen'. « Ce qui compte, c'est comment vous habitez la fonction », a-t-elle considéré, interrogée par EUROPE, convaincue que le groupe libéral a été « le plus loyal » vis-à-vis de l'Allemande. « Il est dommage que les écologistes n'aient pas été à bord », a-t-elle ajouté.
La tentative de la chrétienne-démocrate de convaincre le groupe Verts/ALE de la soutenir aura en effet été infructueuse. Ska Keller, la coprésidente des Verts au PE, a certes qualifié l’intervention de Mme Von der Leyen de positivement « surprenante ». Mais, d'après elle, des préoccupations majeures des écologistes n’ont pas reçu de réponses. Le groupe GUE/NGL était sur la même ligne.
Les europhobes du groupe Identité et Démocratie, de même que les Britanniques du Brexit Party, se sont également opposés à l’élection de l’Allemande. À EUROPE, le président du groupe ID, l'Italien Marco Zanni, a qualifié Mme von der Leyen de présidente « faible », élue sur un discours s'étant « déplacé à gauche » de l'échiquier politique. « Ce sera un problème pour le PPE », a-t-il prédit.
Le groupe conservateur CRE ne semble finalement pas avoir soutenu Mme von der Leyen. Déçu par le programme de la chrétienne-démocrate, Ryszard Legutko (CRE, polonais) a estimé, dans un communiqué, que celle-ci offrait « peu de choses aux électeurs inquiets de la vitesse et de la profondeur de l'intégration européenne ».
La Commission 'von der Leyen' prendra ses fonctions le 1er novembre. Entretemps, la présidente élue devra constituer le Collège de vingt-huit commissaires sur la base des propositions de chaque État membre. Les commissaires désignés seront auditionnés par les commissions compétentes du PE, avant un feu vert donné en session plénière à l'ensemble de la future Commission.
Interrogée sur la possibilité que certains États membres de l’UE lui proposent de potentiels commissaires eurosceptiques, Mme von der Leyen a déclaré vouloir une Commission « totalement dédiée à l’amélioration de l’UE, bien sûr en respectant la subsidiarité ». Elle a assuré que la composition du Collège serait « la bonne pour cette tâche ».
Un hémicycle réceptif au centre, dubitatif à gauche et hostile aux extrêmes
Lors du débat, Mme von der Leyen, jonglant avec le français, l'allemand et l'anglais, a fait appel aux émotions avant de décliner sa vision de l'Europe, qui s'inscrit dans la continuité de celle défendue par ses prédécesseurs. Son discours a été ponctué de plusieurs séquences d'applaudissements spontanés, parfois nourris, laissant présager une issue positive de l'élection.
Prônant la parité hommes/femmes au sein du futur Collège des commissaires européens, la chrétienne-démocrate allemande a souligné sa « fierté » qu'une femme soit en mesure, pour la première fois, de prétendre à la présidence de la Commission, se référant à « l'audace des pionnières » comme la Française Simone Veil, première femme à présider le PE en 1979. Elle a aussi évoqué son père, ancien directeur général à la Commission, qui, à la fin de sa vie, n'évoquait plus l'Europe comme une œuvre de paix entre pays s'étant fait la guerre, mais la comparait à un couple de longue date pour qui « l'amour n'est pas plus grand chaque jour, mais plus profond ».
Avant d'illustrer ses propositions concrètes pour le prochain cycle institutionnel (EUROPE 12296/1), la candidate désignée a rappelé quelques grands principes directeurs hérités des pères fondateurs et destinés à guider l'action de l'Europe face aux défis de la mondialisation.
Face à la sensation qu'ont nos concitoyens de « perdre le contrôle », « il y a plusieurs façons de répondre : certains se tournent vers des régimes autoritaires, certains achètent leur influence mondiale et créent des dépendances en investissant dans les ports et les routes et d'autres se tournent vers le protectionnisme », a dit Mme von der Leyen. Et d'ajouter : « Aucune de ces options n'est la nôtre. Nous voulons le multilatéralisme, nous voulons le commerce juste et équitable, nous défendons un ordre basé sur les règles (...). Mais si nous voulons emprunter la voie européenne, nous devons d'abord redécouvrir notre unité. Si nous sommes unis à l'intérieur, personne ne nous divisera de l'extérieur ».
La candidate désignée a ensuite réitéré les mesures concrètes qu'elle avait détaillées lors des auditions devant les groupes politiques du Parlement (EUROPE 12293/2), puis précisées, voire amplifiées, dans des réponses écrites aux groupes social-démocrate S&D et libéral Renew Europe.
Ses propositions visant à faire de l'Union européenne le continent à l'avant-garde dans la lutte contre les dérèglements climatiques - rehaussement à « 50%, voire 55% », des objectifs de réduction des émissions de CO2 en 2030 pour atteindre la neutralité carbone en 2050, taxe carbone aux frontières de l'UE, banque européenne du climat - ont été plutôt bien accueillies. Elle a fait miroiter une enveloppe de « 1000 milliards d'euros », qui serait mobilisée pour financer un plan européen d'investissement durable sur les dix prochaines années.
Au nom du groupe Verts/ALE, le Belge Philippe Lamberts a estimé que la prestation et les écrits de Mme von der Leyen constituait certes « un net progrès », notamment sur la question d'une transition écologique qui doit être socialement juste. Néanmoins, il a critiqué le silence de la candidate désignée sur la perte de biodiversité et « l'impact désastreux » de la Politique agricole commune.
Sur les questions économiques et sociales, Mme von der Leyen a décliné une vision reposant sur le concept allemand d'économie sociale de marché, la compétitivité économique ne devant pas aller à l'encontre des droits des travailleurs. Les grandes entreprises, notamment numériques, devront ainsi payer leur juste part d'impôt là où elles réalisent leurs bénéfices. Et les travailleurs à temps plein devraient bénéficier, partout dans l'UE, d'un salaire minimum, tandis que ceux touchés par la crise devraient bénéficier d'un système européen d'assurance-chômage. Serait aussi créée, sur le modèle de la 'Garantie jeunesse', une 'Garantie pour les enfants' afin de lutter contre la pauvreté infantile.
D'accord avec l'Allemande sur la parité hommes/femmes et la lutte contre la violence faite aux femmes, la présidente du groupe S&D, l'Espagnole Iratxe García, a jugé « crucial » qu'aucun citoyen ne reste au bord de la route, notamment dans le cadre de la transition vers une économie pauvre en carbone. Elle a donc vu d'un bon œil la proposition de Mme von der Leyen de créer un fonds pour une transition juste. Elle a aussi plaidé pour que les règles budgétaires européennes ne pénalisent pas les investissements publics visant à réaliser cette transition.
Raffaele Fitto (CRE, italien) a demandé à la candidate désignée comment elle allait financer le système européen d'assurance-chômage. Et, au nom du groupe GUE/NGL, l'Allemand Martin Schirdewan a fustigé les politiques économiques d'austérité qui n'ont pas porté leurs fruits. « Si on veut changer l'économie, on doit investir notamment dans les infrastructures durables », a-t-il considéré, rappelant que « 113 millions de personnes vivent ou sont menacées par la pauvreté ». Il a aussi estimé le discours de Mme von der Leyen « très vague » sur les questions fiscales.
Évoquant le défi migratoire, la candidate désignée a été particulièrement applaudie lorsqu'elle a considéré que les Européens avaient « le devoir de sauver des vies » en Méditerranée, mer « devenue l'une des plus meurtrières au monde ». Elle a prôné une remise à plat de la réforme du système européen d'asile afin de trouver de nouvelles formes de « solidarité » entre les États membres, mais sans expliciter des mesures précises.
En réponse, M. Lamberts l'a exhortée à reprendre à son compte la position du Parlement européen formulée dès 2017 (EUROPE 11887/6) et à la défendre auprès des États membres, incapables de s'entendre sur cette question épineuse. Mme von der Leyen a aussi répété que l'Agence européenne de gardes-frontières et de garde-côtes (ex-Frontex) devrait être dotée, en 2024 et pas 2027, de 10 000 agents opérationnels.
Avec la mise sur pied d'un mécanisme européen visant à suivre le respect des valeurs fondamentales dans tous les États membres, mécanisme qui s'ajoutera aux outils existants, « la Commission défendra l'État de droit partout où il est attaqué », a aussi promis Mme von der Leyen.
Cette proposition vise à satisfaire les requêtes des libéraux, à l'origine de cette idée. Mme García et Raffaele Fitto ont voulu en savoir plus sur ce mécanisme, mais pour des raisons différentes. La première a voulu des assurances que la Commission reprendra le flambeau transmis par la Commission 'Juncker' à travers l'action de Frans Timmermans, tandis que le second a critiqué l'ingérence de l'échelon européen dans la souveraineté nationale.
De nombreux députés ont évoqué l'importance de maintenir en vie le processus des candidats têtes de liste ('Spitzenkandidaten') à travers lequel le candidat du parti européen vainqueur des élections européennes présiderait la Commission européenne, s'il est soutenu par une majorité politique au PE. Cette réflexion sera approfondie dans le cadre d'une conférence sur l'avenir de l'UE en 2020, selon la chrétienne-démocrate.
Spitzenkandidat malheureux du Parti populaire européen, le chef de file du groupe PPE au PE, l'Allemand Manfred Weber, a demandé que soit respecté le vote des électeurs, déplorant que « des candidats démocratiquement désignés (aient) été considérés comme non éligibles » aux hautes fonctions européennes. Mme García, dont le groupe socialiste a défendu jusqu'au bout la candidature du Spitzenkandidat Frans Timmermans, a estimé que « la démocratie européenne avance trop lentement ». Malgré l'enterrement du processus des candidats têtes de liste par le Conseil européen (EUROPE 12287/1), elle a assuré que son groupe ne cherchait pas la crise institutionnelle, laissant présager un vote social-démocrate majoritairement favorable. « Nous avions prévu de ne voter que pour un Spitzenkandidat et, ce mardi, nous tiendrons cette promesse », a toutefois dit le leader du parti SPD, Jens Geier (S&D, allemand).
Au nom du groupe Renew Europe, le Roumain Dacian Cioloş a estimé que le processus des Spitzenkandidaten devait être finalisé d'ici à la fin de la nouvelle législature. L'enterrement du processus en 2019 est surtout l'œuvre du président français, Emmanuel Macron, affilié aux libéraux, ce dernier accusant les chrétiens-démocrates d'avoir enterré le concept de listes transnationales de candidats aux élections européennes.
Quant au Brexit, Mme von der Leyen a vu positivement l'accord sur le retrait britannique, qui offre une sécurité pour les citoyens. Elle s'est dite prête à envisager un report supplémentaire au-delà de la date fixée au 31 octobre, si c'est justifié. « Dieu merci, nous partons ! », lui a rétorqué Nigel Farage au nom du Brexit Party, qualifiant la candidate désignée de « fanatique » d'une armée européenne agissant contre les intérêts de l'OTAN.
Confirmant la volonté des nationalistes de s'opposer à l'élection de la chrétienne-démocrate allemande, le Belge Jörg Meuthen du groupe Identité et démocratie a estimé que celle-ci n'était pas apte à présider la Commission, qualifiant ses propos de « discours classique du centre avec des promesses creuses ».
Voir le document programmatique de Mme von der Leyen : http://bit.ly/2Ybwpts (Mathieu Bion et Lucas Tripoteau)