La commissaire européenne désignée à la Méditerranée, qui sera aussi chargée de la démographie, Dubravka Šuica, a mis l’accent, lors de son audition devant les députés européens, sur le capital humain, que ce soit dans les pays partenaires de la Méditerranée ou au sein de l’Union européenne.
Celle qui avait déjà passé une telle audition, il y a cinq ans, pour devenir vice-présidente de la Commission européenne à la Démocratie et la Démographie n’a pas hésité à utiliser les règles du temps de réponse (deux minutes maximum) pour éluder certaines questions difficiles.
Dans ses propos introductifs, la commissaire a estimé que les pays de la Méditerranée cherchent « des opportunités technologiques, de l’énergie propre, des investissements ». Selon elle, « ils veulent développer une industrie locale, créer des emplois dans cette entreprise ». « Ils ont besoin de partenaires fiables. L’Europe doit montrer qu’elle est le premier partenaire de choix », a expliqué Mme Šuica aux députés.
Selon elle, l'Europe doit passer de principal donateur à acteur dans la région, avoir un rôle « de premier plan ». « Nous allons être présents sur le terrain pour diminuer l’influence de la Chine et de la Russie. C'est le but ultime de mon portefeuille », a ajouté la candidate.
Pacte pour la Méditerranée. Mme Šuica veut concrétiser le nouveau 'Pacte pour la Méditerranée', « partie fondamentale pour le Pacte pour la compétitivité européenne ». Ce Pacte portera sur deux axes, avec des partenariats globaux et stratégiques « dans des domaines clés pour l’investissement, l’économie, la connectivité numérique, etc... », et des investissements régionaux concrets. Il s’agira, selon l'actuelle vice-présidente de la Commission, de « partenariats sur un pied d’égalité avec des avantages économiques durables pour aujourd’hui et demain ». « Je suis persuadée que bâtir une prospérité partagée avec les partenaires et voisins est une des tâches les plus importantes de l’Europe pour les années a venir », a-t-elle ajouté.
Des accords stratégiques et globaux ont déjà été conclus avec l’Égypte et la Tunisie. Mme Šuica a expliqué que des négociations étaient en cours avec la Jordanie et que le Maroc était aussi dans le viseur de la Commission. « Ces deux pays pourraient être très utiles pour nous et nous pouvons les aider », a-t-elle expliqué.
Mme Šuica s’est engagée auprès des eurodéputés à avoir des échanges de vues avec eux avant de signer de nouveaux accords, ce qui n’a pas été le cas pour les deux premiers. Elle a aussi promis que les rapports de suivi des accords, confidentiels, pourraient être partagés en bilatéral ou à huis clos avec les eurodéputés.
Migration. Bien que son portefeuille n'inclue pas la migration, Mme Šuica a été interrogée par de nombreux eurodéputés, principalement issus des partis de droite et d’extrême droite, sur la lutte contre la migration illégale.
La migration sera une partie importante du nouveau 'Pacte pour la Méditerranée'. La commissaire désignée a mis en avant la nécessité d’une approche globale, avec des voies sûres et légales de migration - d'autant plus que, vu son profil démographique, l'UE doit « attirer des talents » -, la lutte contre la migration illégale et la hausse des retours volontaires.
Selon la candidate, seuls 20% des migrants illégaux sont actuellement renvoyés dans leur pays. Elle a plaidé pour travailler sur une nouvelle directive sur les retours. « Le Conseil (européen) a demandé à la Commission européenne de travailler sur cette question ; la tâche est ardue, mais c’est la raison pour laquelle on propose ces accords où la migration sera un thème important », a-t-elle insisté, ajoutant qu’il fallait renforcer les capacités des États tiers à accueillir et réintégrer leurs migrants de retour.
Alors que les accords avec la Tunisie et l’Égypte ont fait l’objet de critiques concernant les droits de l’homme, Mme Šuica a assuré que ces accords comprenaient la protection de ces droits. « L’engagement de l’Europe en Méditerranée ne pourra atteindre son plein potentiel que s’il y a un engagement envers des réformes, la bonne gouvernance et l’État de droit », a-t-elle expliqué.
Proche-Orient. La commissaire désignée a également été interrogée - à plusieurs reprises, sans pour autant qu’une politique claire ne se dégage de ses propos - sur la situation au Proche-Orient.
« L’UE devrait être leader pour créer des conditions pour une paix durable et la stabilité dans la région », a estimé Mme Šuica, sans pour autant expliquer comment y arriver. « Le Moyen-Orient présente une situation extrêmement complexe. Le contentieux dure depuis des décennies. Je ne prétends pas être la personne qui va résoudre le problème, mais je vais essayer d’agir pour enregistrer des progrès », a-t-elle affirmé, alors que la présidente de la Commission européenne l'a chargée de développer une nouvelle stratégie pour le Moyen-Orient.
Revenant sur la situation actuelle, Mme Šuica a expliqué : « La perte tragique de vies à Gaza, au Liban et au-delà doit cesser maintenant. Cela implique un cessez-le-feu à Gaza, la libération des otages et le renforcement des flux d'aide humanitaire à Gaza ».
Elle a promis que l’UE allait poursuivre son soutien à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), dont l’avenir est compromis par des lois adoptées par la Knesset israélienne qui n’a « peut-être pas pris la meilleure décision ». Elle va aussi travailler à un programme pluriannuel de soutien à l’Autorité palestinienne, qui doit « se renforcer pour devenir un interlocuteur pour un futur dialogue sur une solution à deux États ».
Interrogée à plusieurs reprises sur l’accord d’association avec Israël, Mme Šuica a rappelé que sa suspension dépendait des États membres et qu’il n’y a pas consensus à ce sujet. Selon elle, « nous ne pouvons pas suspendre l’accord pour l’instant, car c’est la seule base sur laquelle [nous pouvons] continuer à coopérer avec Israël », qui devra se trouver autour de la table pour négocier la solution à deux États. « Il faut laisser les canaux de communication ouverts », a-t-elle expliqué.
Mme Šuica a annoncé qu’elle souhaitait, si elle était confirmée, organiser une mission commune au Proche-Orient, avec des députés européens.
Turquie. Après avoir rappelé à plusieurs reprises que le pays était le partenaire de l’UE, mais devait respecter le droit international concernant Chypre, Mme Šuica a rappelé que la Turquie était un pays candidat à l'adhésion à l'UE et « tombait donc dans le mandat de Marta Kos », commissaire désignée à l’Élargissement. « C’est sa responsabilité directe, pas la mienne, mais nous travaillerons ensemble », a-t-elle promis.
En conclusion, la commissaire désignée a reconnu que « le portefeuille était inédit, complexe et vaste ». Alors qu'il s’entremêle avec les missions de plusieurs autres commissaires et de la Haute Représentante de l'UE pour les Affaires étrangères, Mme Šuica a estimé que « le rôle de la Haute Représentante sera plutôt démocratique et le mien plutôt économique ».
Réunis à l'issue de l'audition, les coordinateurs des groupes politiques ont décidé de confirmer Mme Šuica au poste de commissaire à la Méditerranée. (Camille-Cerise Gessant)