La commissaire européenne à la Politique de cohésion et aux Réformes, Elisa Ferreira, expose à Agence Europe l'importance du budget de l'Union européenne pour dynamiser des territoires éprouvant des difficultés dans leur développement ou leur transition. Elle souligne l'importance de la qualité de l'administration publique pour mener à bien des interventions dans les territoires. (propos recueillis pas Lionel Changeur et Mathieu Bion jeudi 16 mai)
Agence Europe - Depuis 2019, vous vous êtes rendue dans près de 90 régions dans l'UE. Quels sont les messages qui remontent du terrain et la valeur ajoutée de la politique de cohésion dans ces territoires ?
Elisa Ferreira - Il est intéressant de visiter ces régions et de comprendre à quel point elles sont différentes. Vous avez des régions avec un patrimoine historique incroyable, d'autres avec une beauté naturelle époustouflante. Cette diversité est vraiment l'une des plus grandes richesses de l'Europe.
Cela dit, dans certaines régions, la politique de cohésion est presque la seule politique européenne qu'elles ressentent, même si certains politiciens essaient parfois de cacher les réalisations concrètes de la solidarité européenne. La politique de cohésion est en effet la solution à des problèmes très concrets. Parfois, il s'agit d'une route, d'une connexion numérique. Dans d'autres cas, c'est l'économie d'énergie dans les bâtiments, une école ou un centre de santé.
J'ai essayé de visiter des régions qui font face à certains problèmes, sont moins développées ou en transition. Le message le plus important que j'apporte avec moi est la nécessité de ne pas seulement se focaliser sur l'argent, mais aussi de prendre soin de la capacité de l'administration publique sur le terrain. La qualité de ce que vous faites avec les fonds dépend de la vision que vous avez, des décisions que vous prenez, de votre capacité en tant qu'entité décentralisée à mettre en œuvre ces décisions.
Alors que nous célébrons les 20 ans de l'adhésion de dix États membres d'Europe centrale et orientale, quelle est la véritable valeur ajoutée de la politique de cohésion ?
Les statistiques le montrent parfaitement. Le PIB moyen par habitant des pays qui ont adhéré depuis 2004 était inférieur de moitié à la moyenne européenne. Aujourd'hui, il atteint 80%. Certains pays ont connu une croissance énorme. Mais, comme je l'ai dit, ce n'est pas seulement une question d'argent, mais aussi une question de méthode.
Il y a aussi des dangers. Pour certains pays, cette croissance incroyable est très déséquilibrée. Si vous concentrez trop vos interventions sur une ville ou un territoire, cela peut devenir une fragilité.
Un autre aspect qui requiert beaucoup d'attention est le rôle que doivent jouer les centres alternatifs, en dehors des grandes villes. Car ce sont eux qui peuvent réellement offrir la qualité de vie nécessaire pour retenir les jeunes et les personnes qualifiées.
Le 9e rapport sur la cohésion montre où la fuite des cerveaux est la plus évidente (EUROPE 13380/7).
En ce sens, le message d'Enrico Letta [dans son rapport sur l'avenir du marché intérieur, NDLR - EUROPE 13394/1] est très important : nous devons garantir le droit de circuler, mais aussi le droit de rester. C'est un objectif important et je suis très heureuse que la politique de cohésion contribue à sa réalisation.
En 2025, la Commission européenne va présenter des propositions sur le cadre financier pluriannuel (CFP) post-2027. La politique de cohésion risque-t-elle d'être la grande perdante de la réforme ?
J'espère que non. La politique de cohésion est le ciment de l'Europe.
Si vous avez un marché unique qui a des exigences plus élevées en termes d'écologisation ou de numérisation et si en même temps nous préparons un élargissement de l'UE, vous devez vous assurer que nous ne faisons pas les choses au détriment des autres.
Jusqu'à présent, nous avons réussi à renforcer la politique de cohésion lors de chaque élargissement. Mais avant un élargissement, il y a toujours ce sentiment de risque. Enrico Letta a insisté sur le fait que le marché intérieur et la politique de cohésion sont les deux faces d'une même médaille. Bien sûr, nous pouvons améliorer la qualité des projets et la gouvernance de la politique, et nous sommes prêts à le faire.
Nous devons nous rappeler que la convergence sociale et économique s'est arrêtée en 2008 et que les régions les plus faibles n'ont pas pu rattraper leur retard après la crise financière. Mais si l'on regarde les statistiques, en 2022, les régions riches et pauvres sont en moyenne revenues au niveau où elles étaient avant le début de la pandémie de Covid-19 grâce à une réponse européenne différente. Après 2008, pour certains pays, le seul élément qui a permis de maintenir leur économie en vie était la politique de cohésion.
Pendant la pandémie, certains financements de cohésion ont été redistribués pour affronter l'urgence, alors qu'ils avaient déjà été alloués à des projets ou des programmes...
Mais ce n'était pas forcé, c'était volontaire ! Les pays, s'ils le souhaitaient, pouvaient transférer de l'argent pour acheter des vaccins, des masques, des ventilateurs, pour soutenir les petites et moyennes entreprises ou pour acheter des ordinateurs pour les écoles.
Au total, 23 milliards d'euros ont été reprogrammés par les États membres selon leur propre décision. Ces mesures étaient essentielles pour atténuer les risques économiques et sociaux liés à la crise. Avec le programme Next Generation EU, les programmes ont encore été renforcés avec 50 milliards d'euros provenant de REACT-UE (EUROPE 12604/2).
Les pays dits 'frugaux' veulent des coupes dans la politique de cohésion, alors que onze pays 'amis de la cohésion' réclament une politique forte (EUROPE 13409/14). Est-ce le début d'une mobilisation ?
Ces onze pays ont fait une très bonne analyse du 9e rapport sur la cohésion. J'ai été impressionnée par la qualité de la discussion. Mais je pense qu'il n'y a pas que les pays 'Visegrád+'. Beaucoup d'autres pays s'engageront dans cette voie.
Il est un peu étrange que, d'une part, des pays bénéficient du marché intérieur et de la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes et que, d'autre part, ils engagent un tel débat sur leur contribution à hauteur de 1% de cette richesse.
Le but d'un budget est de redistribuer. Si on ne redistribue pas, ce n'est pas la peine d'avoir un budget !
Y a-t-il un risque de renationalisation de la politique de cohésion, comme le demandent certains pays, notamment l'Italie ?
Les pays qui sont plus décentralisés obtiennent généralement de meilleurs résultats. Regardez l'Allemagne. Nous constatons également des progrès en Roumanie, qui a récemment créé des administrations régionales.
Il est donc essentiel que les pays respectent la nature régionale de cette politique en l'adaptant aux différentes caractéristiques des différentes régions. Sinon, vous risquez de ne pas obtenir les performances ou les résultats escomptés.
Comment la politique de cohésion européenne pourrait-elle être adaptée à l'avenir ?
C'est à la prochaine Commission de décider. Il est très important que cette question soit abordée pendant la campagne des élections européennes par les futurs députés européens, les dirigeants nationaux et les futurs commissaires européens.
La politique de cohésion a connu des changements constants, mais elle a toujours été renforcée. Nous devons la simplifier et être suffisamment flexibles pour nous adapter aux nouveaux défis et aux nouvelles opportunités. Comme je l'ai dit, cela exige une grande qualité d'analyse et de projets, pas seulement de l'argent. C'est pourquoi nous mobilisons l'instrument de soutien technique pour soutenir l'administration publique dans les États membres (EUROPE 13379/14).
La méthodologie de l'octroi des fonds du Plan de relance européen (EUROPE 13356/17) est-elle transposable à la politique de cohésion ?
Une partie de la méthodologie peut être transposée. Il est en effet possible d'associer des réformes et d'avoir une approche basée sur la performance pour mettre en œuvre la politique de cohésion. Il est crucial cependant de conserver sa nature spatiale, basée sur le lieu.
Les jalons des plans de relance nationaux sont généralement des réformes ou des lois adoptées et définies au niveau national. Or, dans la politique de cohésion, nous avons des programmes décentralisés gérés par les régions et, pour ceux-ci, il est essentiel de définir des réformes et des objectifs au niveau adéquat.
Comment la direction générale de l'appui à la réforme structurelle ('DG REFORM') de la Commission contribue-t-elle à la mise en œuvre d'une politique fondée sur la performance ?
Nous parlons beaucoup d'argent, mais le plus important est de savoir ce que l'on va faire avec cet argent. Cela nous amène au concept de la qualité des choix.
Nous produisons sans cesse de nouvelles législations. Nous demandons aux administrations publiques de s'adapter à de nouvelles exigences telles que la numérisation, l'écologisation des politiques, souvent sans formation adéquate. Dans de nombreux cas, les contraintes qui pèsent sur les finances publiques ne permettent pas d'embaucher ni de former les fonctionnaires. C'est pourquoi nous avons créé, par exemple, une sorte de programme Erasmus spécifique pour les fonctionnaires, qui est devenu immédiatement très populaire.
La 'DG REFORM' est une véritable réussite, car elle soutient les réformes dans tous les États membres, à leur demande et sur une base volontaire. Lorsque je visite des pays, tout le monde parle de la qualité du soutien reçu.
Aux Pays-Bas, nous avons aidé les autorités de surveillance du secteur bancaire à utiliser l'intelligence artificielle pour repérer des problèmes tels que le blanchiment d'argent. À Chypre, la Cour suprême nous a remerciés pour le soutien apporté à la réforme du système judiciaire. Le ministre grec s'est montré très enthousiaste quant à l'introduction de nouvelles méthodologies dans le recrutement des fonctionnaires et l'évaluation de leur travail.