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Bulletin Quotidien Europe N° 13191
Invasion Russe de l'Ukraine / Ukraine

Avec l’aide d'une partie de la communauté internationale, l’Ukraine commence déjà à se reconstruire

Alors qu'une partie de la communauté internationale s’organise pour aider à la reconstruction de l’Ukraine – notamment lors de la conférence sur la reprise de l’Ukraine (Ukraine Recovery Conference), qui se tiendra les 21 et 22 juin à Londres -, sur le terrain, celle-ci a déjà commencé.

Bien qu’elle soit encore régulièrement sujette à des attaques de missiles, qui se sont intensifiées ces trois dernières semaines, la région de Chernihiv, qui partage 450 km de frontières avec la Russie et la Biélorussie, se reconstruit peu à peu, grâce à l’aide internationale.

En mars, la Banque mondiale a estimé à 411 milliards d’euros le coût de la reconstruction de l’Ukraine, ce qui ne comprend pas Bakhmout. Pour 2023, 14 milliards d’euros devraient être utilisés pour la reconstruction, dont 3 milliards couverts par le budget de l’Ukraine – auquel l’UE contribue à hauteur de 18 milliards par an – et un milliard par la Commission européenne.

« L'oblast de Chernihiv est une des régions qui a subi le plus de dommages et souffert le plus dans les premiers jours de la guerre », a rappelé le gouverneur de la région de Chernihiv, Vyacheslav Chaus, à un groupe de journalistes, dont EUROPE, lors d’un voyage de presse en Ukraine organisé par l’ONG ukrainienne Plateforme pour la libération des prisonniers politiques.

En février et mars 2022, les 2/3 du territoire ont été sous occupation russe et ont été le terrain d’importantes actions militaires. Depuis avril 2022 et l’expulsion des troupes russes de la région, « je ne peux pas compter 10 jours où le territoire n'a pas été la cible de tirs », a précisé M. Chaus, ajoutant qu’il y avait eu de nouveaux dommages en avril et mai 2023. Chaque jour encore, à la frontière, les attaques se poursuivent. Selon le gouverneur, 45 villages sont sous le feu quotidiennement et 10 000 personnes y habiteraient toujours.

Dans cet oblast, qui comptait un peu moins d’un million d’habitants avant l’invasion, 664 personnes ont perdu la vie, plus de 1 100 ont été blessées et 12 276 'objets' ont été détruits ou endommagés, selon les chiffres de l’administration militaire régionale. À 99%, il s’agissait d’infrastructures civiles, principalement des habitations : 9 117 maisons ont été détruites ainsi que 1 058 immeubles de grande hauteur.

La région panse ses plaies

Et les travaux de reconstruction progressent : 3 300 bâtiments résidentiels ont déjà été complètement réparés. Selon M. Chaus, les fonds proviennent de l’État, de la Région et de la ville de Chernihiv. La Pologne, de son côté, a financé des abris temporaires pour reloger les personnes qui ont perdu leur maison.

Sur les 71 bâtiments liés au système social qui ont été détruits ou endommagés, 43 ont été complètement reconstruits. Il en est de même pour les bâtiments liés à la sphère éducative : sur les 143 détruits ou endommagés, 71 ont déjà été complément reconstruits, avec des abris. « Nous avons reçu beaucoup de soutien, se concentrant sur la rénovation, pour les institutions scolaires et de santé », a reconnu le gouverneur.

La communauté internationale a également aidé à fournir des bus scolaires à la région, qui en a perdu 90. Chernihiv en a récupéré 45, mais, selon M. Chaus, il en faut encore plus. La région a bénéficié de l’initiative de la Commission européenne 'Bus scolaire pour l’Ukraine'.

La communauté internationale - y compris l’UE - a également fourni des ordinateurs portables, indispensables notamment dans la zone frontalière (sur 20 km), les enfants ne pouvant se rendre à l’école en raison des combats et suivant les leçons par Internet. « Les bus et les ordinateurs portables sont acheminés via le mécanisme de protection civile de l'UE », a expliqué la Commission à EUROPE, sans donner de chiffres précis. 

Si la région a reçu de nombreux générateurs, notamment par une entreprise privée danoise qui en a fourni 500, M. Chaus a appelé à la fourniture de matériel afin de réparer les 1 472 infrastructures critiques (eau, électricité, gaz) endommagées. L’aide à la reconstruction des infrastructures critiques est une priorité de l’UE pour 2023.

Alors que le soutien international est déjà important, l’Ukraine espère davantage. Jeudi 25 mai, dans un discours enregistré diffusé au Comité des Régions, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a annoncé la création du Congrès des autorités locales et régionales, plateforme pour améliorer l'interaction entre le gouvernement central et les autorités locales et qui, selon lui, doit « également jouer un rôle fondamental dans les efforts de reconstruction » (EUROPE 13188/21). Parmi les défis de la reconstruction : une distribution juste des ressources et éviter les risques de corruption.

Certains voudraient aussi que ce soit la Russie qui finance cette reconstruction. Pour un des responsables des gardes-frontières de la région de Chernihiv, le colonel Yurii Petrovych Kovalchyk, la Russie reconstruira « nos villes, sous notre contrôle ».

Une reconstruction qui devra se faire avec les fonds russes. « Une fois que nous aurons gagné la guerre, le budget ukrainien et la population ukrainienne devront payer un lourd tribut pour la réparer. Cet argent ne devrait pas provenir de nos partenaires, qui se sont déjà engagés à payer beaucoup », a estimé Tetiana Shevchuk, du Centre international pour la victoire ukrainienne, rencontrée à Kiev. « Seule la Russie devrait payer », a-t-elle ajouté.

Sécuriser la zone

Autre défi de taille : le déminage de la région. Si plus de 61 500 objets explosifs ont été récupérés, de nombreuses mines ont été placées sur tout le territoire et des bombes et des missiles sont toujours actifs. 18 personnes ont été tuées et 28 blessées par des mines, les dernières le 23 mai 2023.

« C’est un travail énorme, il faut déminer tout cela. Un nombre déjà incroyable (de mines) a été retiré, mais c’est une quantité infime de ce que nous avons dans la région », a expliqué M. Chaus. Sur les 31 900 km² de l’oblast, seuls 40 700 hectares ont été inspectés, soit 400 km².

« Même après la victoire, il nous faudra quelques années, voire plus d'une décennie pour déminer », a prévenu le gouverneur de la région.

L’oblast coopère avec quatre organisations internationales. Jusqu’à présent, le déminage a été à 98% réalisé par des institutions étatiques ukrainiennes, mais la région a besoin d’aide pour du déminage humanitaire, plus en profondeur. « Le déminage complet bénéficie d'un soutien international et nous sommes très intéressés de voir arriver davantage de ces spécialistes, car nous avons en effet des cas de personnes décédées sur des territoires qui ont déjà été vérifiés », a expliqué M. Chaus.

Pour 2022 et 2023, l’Union européenne a consacré 38 millions d’euros pour le déminage en Ukraine.

Reconstruction psychologique

Mais le plus long sera la reconstruction psychologique des civils, que ce soit ceux emprisonnés en Russie et de leurs proches qui attendent leur retour ou de ceux qui ont vécu sous l’occupation.

« Je ne les appelle pas l'armée russe, mais les terroristes russes, ils n'ont rien en commun avec les militaires. Ce sont des criminels. Ils tuaient, torturaient et volaient », a prévenu le gouverneur.

Devant un groupe de journalistes, Olena, 40 ans, la responsable de la communauté de districts de Yahidne, raconte comment, à leur arrivée, les Russes ont tiré sur des bâtiments officiels et ceux qui tentaient de s’en échapper et comment ils ont menacé les villageois pour connaître le nom des autorités. Ses fils - 14 et 16 ans - ont été menacés et ont dû s’aligner contre un mur, face à des soldats qui leur tiraient à proximité des jambes. « À ce moment-là, j’ai cru que c’était fini », a-t-elle reconnu.

« Le monde doit savoir ce qu’il se passe », a ajouté Ludmila, 51 ans. Avec 366 autres personnes, y compris sa petite fille, Paulina, âgée d’un an à l’époque, elle a passé un mois dans le sous-sol de l’école du village de Yahidne sur ordre des soldats russes.

Les conditions de détention ont été terribles. Dans la petite pièce d’environ 8 m², sans fenêtre et très humide, dans laquelle Ludmila raconte son histoire, Paulina dans les bras, 19 personnes se sont entassées du 3 au 30 mars 2022. Impossible de s’allonger pour dormir et un drap a été étendu pour que les enfants puissent dormir en hauteur pour moins souffrir de l’humidité. Dans une autre salle, les murs ont été peints par les enfants, 74 enfants - âgés d'un mois à 17 ans - ont été détenus dans ce sous-sol.

En bas de l’escalier qui permet de descendre à l’abri, un pot avait été installé, car les Russes n’autorisaient qu’avec parcimonie les locaux à aller aux toilettes à l’extérieur, et sous la menace de se faire tirer dessus. Pendant leur détention, 10 personnes sont décédées par manque de soins. Les enterrer a été un défi pour les villageois, qui n'étaient pas toujours autorisés à le faire et qui, s'ils l'étaient, risquaient à tout moment de se faire tirer dessus par les Russes. Pour se protéger, ils devaient alors sauter dans les trous creusés dans le sol pour accueillir les défunts.

À leur sortie du sous-sol, par peur du retour des soldats russes, Ludmila a dormi habillée pendant un mois et Paulina était effrayée par la lumière. Elles bénéficient toutes deux d’un soutien psychologique depuis leur libération, tout comme Valentina, 61 ans, elle aussi détenue dans le sous-sol, qui a quitté le village un mois après sa libération, avant de revenir. Selon elle, « certaines personnes ne sont pas encore revenues voir l’abri ».

Espérant que celui-ci devienne un mémorial, Valentina s’oppose à certains de ces ‘codétenus’ qui souhaitent le nettoyer au cas où il faudrait encore s’y terrer, si la situation empirait. Mais pour la sexagénaire, qui présente un mur de l’abri sur lequel le nom de ceux qui n’ont pas survécu a été inscrit, « il serait mieux de s’échapper que de revivre tout cela ». (Camille-Cerise Gessant)

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