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Bulletin Quotidien Europe N° 12930
REPÈRES / Repères

Élections nationales, enjeux européens

Ce quatrième mois de l’année est particulièrement riche en élections nationales. Le 3 avril, en Hongrie, au terme d’un scrutin très attendu et observé, la coalition du Premier ministre en place, Viktor Orbán, a remporté la majorité des deux tiers à l’Assemblée nationale (EUROPE 12926/15). Le 24 avril auront lieu à la fois les élections législatives en Slovénie et le second tour de l’élection présidentielle en France.

Dimanche dernier, le premier tour de ce scrutin a permis aux Français d’effectuer leur choix entre 12 candidats, dont la moitié était souverainiste et l’autre favorable à l’Union européenne, avec quelques nuances. Le désenchantement grandissant de la population à l’égard de la politique et de ses principaux acteurs s’est confirmé. Plus d’un électeur sur quatre a boudé les urnes. Les foules qui rejettent le principe du vote plébiscitent de fait une société où l’on ne vote pas du tout. Le Président sortant, Emmanuel Macron, et la candidate du Rassemblement national, Marine Le Pen, sont arrivés en tête, avec respectivement 27,6 et 23,4% des suffrages. La droite républicaine et le parti socialiste sont aplatis. Une nouvelle campagne s’ouvre pour 15 jours ; l’enjeu européen y sera sans doute plus marqué.

Les positions et actions de M. Macron relatives à l’UE sont bien connues de nos lecteurs. Celles de Mme Le Pen méritent ici un développement. Déjà candidate à l’Élysée en 2017, elle fut interrogée sur la première initiative qu’elle prendrait après sa prise de fonction et répondit qu’elle se rendrait à Bruxelles pour récupérer la souveraineté de la France. Par ailleurs, elle préconisait à la fois un retour au franc et une monnaie commune, s’empêtrant publiquement quant au modus operandi de cet adieu à l’euro.

La cuvée ‘Le Pen 2022’ ne remet plus en cause l’euro, mais quid de l’Union européenne ? Sur le site Internet officiel de la candidate, l’on trouve son ‘Projet présidentiel’ (la synthèse de son programme) ainsi que 17 livrets thématiques. Aucun de ceux-ci n’est consacré aux questions internationales (qui pourtant occupent 50% du temps d’un président de la République) ni à la politique macroéconomique et monétaire. Seul le dossier relatif à la Défense, centré sur le réarmement et la reconstruction d’une ‘France-puissance’, apporte quelque lumière : ‘retrait du commandement intégré de l’OTAN, discussion d’un nouvelle (sic) accord stratégiques (sic) avec les États-Unis, dialogue avec la Russie sur les grands dossiers communs, arrêt des coopérations structurantes avec l’Allemagne (…), nouvelle phase de dialogue sur l’entente cordiale avec les Britanniques…’ (p. 6). Des partenariats stratégiques devraient être consolidés ou créés avec Chypre, la Grèce, la Hongrie et la Serbie (cf. p. 12) – pour se limiter ici à l’Europe. La diplomatie mondiale de la France reposera sur ses territoires d’Outre-mer (à réarmer), les pays francophones, son réseau d’ambassades et son siège au Conseil de Sécurité de l’ONU, qu’elle ne partagera jamais. Aucune réflexion sur le multilatéralisme n'affleure.

Dans le ‘Projet présidentiel’ lui-même, sous le titre ‘Replacer la France dans le concert des nations’, il est écrit que ce but sera atteint sur deux axes : la francophonie (spécialement africaine) et ‘la création d’une Alliance Européenne des Nations qui a vocation à se substituer progressivement à l’Union européenne. Cette Europe des Nations libres et souveraines, assumant son héritage millénaire, sera celle des coopérations et viendra mettre un terme au projet de ceux qui veulent faire de l’Union européenne un super-État fédéraliste chargé d’idéologie.’ (p. 19). Lire Le Pen dans le texte n’est point une perte de temps : nous voilà prévenus.

Les risques d’une arrivée de l’extrême-droite (héritière en France d’une longue tradition) résident certes dans sa politique ouvertement xénophobe et répressive. Mais il y va aussi du respect des engagements scellés dans les traités, ainsi que de la qualité de la représentation de la France dans les grandes enceintes internationales. L’on a compris que Mme Le Pen ne participerait pas aux sommets de l’OTAN. Mais comment se comportera-t-elle, comment sera-t-elle considérée au Conseil européen, au G7, au G20, à la COP, aux sommets transatlantiques ? Il n’est pas sûr que ses performances rhétoriques et ses capacités de négociation fassent merveille. Surtout, dans le contexte actuel de guerre atroce, confortera-t-elle la solidarité européenne et occidentale avec l’Ukraine – dont elle ne dit rien dans son programme – et contre l’abominable régime russe ?

Ajoutons un mot sur le financement de ses campagnes présidentielles. En 2017, Marine Le Pen avait obtenu un prêt d’une banque russe ; simple coïncidence sans doute, le 24 mars, à quelques semaines du premier tour, elle avait été reçue chaleureusement au Kremlin. Pour 2022, elle a contracté un emprunt de plus de 10 millions d’euros auprès de la banque hongroise MKB, dont le principal actionnaire est un proche de Viktor Orbán.

Les relations cordiales entre Poutine et Orbán sont connues. En pleine crise sanitaire, Orbán s’était distingué en commandant des doses du nouveau vaccin russe Sputnik V, que Mme Le Pen salua d’un tweet fervent (EUROPE 12662/1). Aux élections législatives, Orbán l’a emporté largement pour deux raisons au moins : des médias aux ordres qui minimisèrent l’expression publique de l’opposition unie et l’idée que l’axe Budapest-Moscou gardera le pays à l’abri d’une guerre. Cependant, le referendum sur la protection de l’enfance contre l’idéologie LGBT, invalidé pour participation insuffisante, est un échec pour le maître de la Hongrie.

Poutine a félicité officiellement Orbán pour sa victoire électorale, insistant sur le développement des liens bilatéraux. Aujourd’hui, le Hongrois refuse de livrer des armes à l’Ukraine, se fait fort de jouer au médiateur entre les belligérants, mais s’aligne sur les souhaits du Kremlin de payer en roubles son gaz provenant de Russie. « Viktor, tu dois choisir ton camp ! », lui a lancé le Président Zelensky. Orbán fait-il rapport à Poutine des délibérations du Conseil européen ? L’institution devrait être prudente.

La vie politique slovène et son dirigeant actuel ont déjà fait l’objet d’une description dans cette rubrique (EUROPE 12750/1 et 12751/1). Voici venir les élections législatives, qui s’annoncent incertaines.

Le parti (SDS) du Premier ministre, Janez Janša, est en tête dans les sondages d’opinion, mais le Mouvement pour la liberté (GS), écologiste et libertaire, y a fait une ascension fulgurante, gagnant la deuxième place ; ensuite viennent les Sociaux-démocrates, en baisse, et une flopée de petites formations. Être bien au fait des créations, scissions et fusions des partis politiques slovènes relève de l’ésotérisme. Au demeurant, Janša est de plus en plus contesté dans la société civile et la presse, qui lui reprochent sa dérive autoritaire et xénophobe ainsi que ses faibles performances dans la lutte contre la corruption. À supposer qu’il soit à nouveau chargé de former le gouvernement, ses trois partenaires actuels n’auront peut-être pas assez de sièges pour constituer une majorité. Dans ce cas, qui, de l’opposition actuelle, accepterait son leadership ? Admirateur d’Orbán (surtout pour la mise au pas des médias), Janša joue quand même le jeu du cadre institutionnel de l’Union, comme on l’a vu durant la Présidence du Conseil de l’UE au second semestre de 2021. D’aucuns estiment pourtant que la Slovénie évolue vers un régime illibéral. L’importance du scrutin du 24 avril découle aussi du contexte créé par les deux autres.

Si Marine Le Pen accède à la Présidence de la France et si Janez Janša est aisément reconduit, Orbán, actuellement assez isolé dans l’UE depuis qu’il s’est aliéné la Pologne, pourrait compter sur de nouveaux alliés. Alors, les populistes souverainistes de partout se sentiraient pousser des ailes. Au pire, l’Union se détricoterait, d’abord juridiquement et quant aux valeurs. Les frontières intérieures feraient leur grand retour. Une autre Europe émergerait. Une Europe sans la puissance militaire de la France. Une Europe dont fondrait le poids géopolitique.

Celle qui conviendrait le mieux à M. Poutine.

Renaud Denuit

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