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Bulletin Quotidien Europe N° 12750
REPÈRES / Repères

Slovénie, l’élève brillant qui régresse (1)

Pardon de commencer par une note subjective : j’aime la Slovénie, l’agréable simplicité de ses 2 millions d’habitants, ses paysages romantiques, le texte pacifiste de son hymne national rédigé par le grand poète Preseren. À deux repries, pour raisons professionnelles et privées, j’y ai séjourné. J’adore Ljubljana, et celui de mes enfants qui y fit son Erasmus l’aime tout autant. Surtout j’admire le courage de ce peuple dans la guerre avec les troupes yougoslaves, de juin à octobre 1991.

Assez vite, l’indépendance proclamée fut internationalement reconnue ; la jeune république adopta sa constitution en fin d’année. Devenue une démocratie moderne, la Slovénie fut accueillie sans problème au Conseil de l’Europe dès mai 1993. Elle libéralisa progressivement son économie. Elle se tourna vers l’Union européenne, qui avait déjà exercé une médiation lors du conflit d’indépendance ; en 1996, elle signa un accord d’association et introduisit sa demande d’adhésion. Les négociations (de mars 1998 à décembre 2002) débouchèrent sur la signature du traité d’Athènes après qu’à une majorité écrasante (89,6%) le peuple slovène avait dit oui à l’UE en mars 2003.

Le jeune État s’intégra dans les grandes organisations internationales ; il devint membre de l’ONU le 22 mai 1992 et de l’OTAN le 29 mars 2004. Peu après, le 1er mai, avec neuf autre pays, il rejoignit l’Union européenne. Pour autant, il ne se reposerait pas sur ce succès : ayant travaillé au respect des critères de convergence pour adopter la monnaie unique, il obtint, en juin 2006, le feu vert du Conseil européen ; au début de 2007, l’euro remplaçait le tolar (EUROPE 9335/6). De plus, dès le 21 décembre de la même année, la Slovénie entra dans l’Espace Schengen. Immédiatement après, elle fut le premier des 10 nouveaux adhérents à assumer la Présidence du Conseil de l’UE et fut à la hauteur de la tâche (EUROPE 9571/44). La Slovénie, championne d’Europe et modèle pour les Balkans !

Son économie est performante, sa main-d’œuvre bien qualifiée. Le pouvoir d’achat est supérieur à ceux de la Grèce et du Portugal, le taux de pauvreté est l’un des plus bas d’Europe, mais le chômage des jeunes vient de grimper à 15%. L’éducation est gratuite jusqu’à l’enseignement supérieur, le système de santé est de haute qualité et le secteur public reste important. Le mix énergétique est équilibré, quoique trop dépendant du lignite. L’industrie est diversifiée, avec un accent récent sur l’électronique (un taux de robotique supérieur à la moyenne européenne), la pharmacie, la chimie et même l’aéronautique, dont l’un des fleurons est l’entreprise Pipistrel, qui construit des avions ultralégers et de plus en plus propres. Enfin, la beauté de ses sites attire un nombre croissant de touristes.

Pourtant, dans ce paysage presqu’idéal, quelque chose a commencé à se détraquer, bien avant la pandémie de Covid-19. En soi, le système institutionnel a imprimé une démocratie avancée, avec un Président de la République élu au suffrage universel direct tous les 5 ans et une Assemblée nationale renouvelée selon le même principe tous les 4 ans. Mais la prolifération des partis politiques et les querelles d’égo ont généré un morcellement des tactiques et une instabilité gouvernementale.

Jusqu’en 2004, le parti libéral démocrate domine les coalitions. Puis, le parti démocratique slovène (SDS) de Janez Janša emmène une coalition de centre-droit, qui perd le scrutin de 2008. La législature suivante prend fin dès 2011 : élections anticipées, retour de Janša aux commandes, bientôt renversé par une motion de censure et remplacé par une femme, Alenka Bratusek, socialiste, rapidement déstabilisée. Au scrutin de 2014, un nouveau parti centriste termine en tête et forme un attelage de centre-gauche ; mais, en 2018, ce parti est sévèrement battu. Après une campagne dominée par les thèmes migratoires, voire franchement xénophobes, le SDS arrive premier avec 25 sièges. Marjan Sarec, un ancien comédien humoriste ayant fondé un parti portant son nom, décroche 13 sièges. Laborieusement constituée, une coalition de six partis (hostiles au SDS) permet à Sarec de devenir le plus jeune chef de gouvernement de l’histoire slovène, mais il échoue à réformer le système de santé – sa promesse-phare – et des déchirements internes l’amènent à démissionner le 27 janvier 2020. Le Président de la République consulte : retour aux urnes ? La montée de la Covid-19 l’en dissuade. C’est alors que Janša fait son grand retour, ayant réussi à rassembler trois autres partis autour du sien. Il est investi le 3 mars par l’Assemblée, avec une majorité de 53 voix sur 90.

Janez Janša s’est construit une notoriété dès la fin des années 1980 comme courageux militant patriote d’extrême-gauche, condamné par la Cour martiale yougoslave. Il fonde le premier parti d’opposition. Dès l’indépendance, il est ministre de la Défense, poste dont il est évincé en 1994, à la suite de rumeurs troubles. Dix ans plus tard, le SDS gagne les élections : Janša devient chef du gouvernement, tient 4 ans, puis les sociaux-démocrates l’emportent dans les urnes. En janvier 2012, il parvient à reprendre le pouvoir à la tête d’une coalition droitière de 5 partis. En juin, les fêtes de l’indépendance sont ternies par une mise à l’honneur des collaborationnistes et une interdiction des symboles des résistants antifascistes. Janša est accusé de corruption, la coalition se désagrège, une motion de défiance renverse le gouvernement en février 2013.

Vient la descente aux enfers. Le 28 février 2014, Janša est condamné par la Cour suprême à 2 ans de prison ferme : en 2006, son gouvernement avait conclu un gros contrat d’achats militaires à la société finlandaise Patria ; des pots-de-vin auraient été versés au SDS. Le jugement est contesté dans une partie de l’opinion publique. En avril 2015, la Cour constitutionnelle, unanime, annule la condamnation : après 9 mois de prison, Janša est libre. Sa victoire électorale de 2018 sonnera comme une revanche.

C’est un homme blessé, méfiant et radicalisé qui, au printemps 2020, revient aux affaires. Avec lui – succédant à un comique – on ne rigolerait pas. La gauche le déteste, il perçoit les médias comme des militants de ce camp. Ses modèles sont Donald Trump et Viktor Orbán. La meilleure défense, c’est l’attaque ; le tweet, l’arme des temps nouveaux. Le tour de vis du confinement offre une occasion de renforcer les contrôles. L’on s’en serait douté, les migrants ne sont pas les bienvenus. Le 11 mai, le site officiel du Premier ministre publie une lettre retentissante intitulée « La guerre avec les médias ». Selon celle-ci, le gouvernement, son chef et son parti sont victimes des journalistes, non crédibles et méthodiquement hostiles. (À suivre)

Renaud Denuit

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