Les ministres de l'Agriculture de l'UE, qui ont eu, lundi 8 juin, un échange de vues en vidéoconférence, ont exprimé un certain nombre d’inquiétudes concernant l'impact que les stratégies 'de la ferme à la table' et 'biodiversité 2030' pourraient avoir sur la Politique agricole commune (PAC). « La Commission européenne continuera de surveiller l'impact de ces stratégies sur la sécurité alimentaire et la compétitivité de nos agriculteurs », a promis d'emblée le commissaire européen à l'Agriculture, Janusz Wojciechowski.
Mais la quasi-intégralité des délégations a demandé que la Commission européenne lui présente déjà une étude d'impact (économique, social et environnemental) des deux stratégies sur le secteur agroalimentaire. Les États membres s'inquiètent en particulier des objectifs très ambitieux en matière de réduction de l'usage et des risques liés aux pesticides (-50%), de diminution du recours aux engrais et antibiotiques (-50%) ou de surfaces rendues à la nature (10 %). Et ils se posent aussi des questions sur le recueil des données et le point de départ de ces objectifs. La commissaire européenne à la Sûreté alimentaire, Stella Kyriakides, leur a répondu que lorsque des objectifs réellement contraignants seront fixés, les propositions législatives seront alors accompagnées, comme il se doit, d'études d'impact.
Plans stratégiques. En attendant, la Commission adressera d'ici fin 2020 à chaque État membre une série de recommandations sur leurs futurs plans stratégiques (qui devraient entrer en vigueur en 2023), afin que ceux-ci intègrent une partie des objectifs fixés par le Green Deal européen.
« Le point de départ est différent d'un État membre à l'autre et les discussions seront difficiles avec certains », a admis Janusz Wojciechowski. La Commission européenne a déjà annoncé qu'elle ne présenterait pas de nouvelle proposition législative pour la PAC, considérant que le texte sur la table est parfaitement compatible avec les objectifs des deux stratégies, mais elle se dit favorable à l'introduction d'un pourcentage minimal de l'enveloppe du premier pilier (paiement direct et mesures de marché) consacré aux nouveaux écorégimes. La France et l'Allemagne, notamment, se sont dites favorables à cette idée, qui, selon elles, permettra de renforcer le caractère commun de la PAC. Mais un certain nombre d'autres pays (l'Italie, l'Irlande et l'Estonie en particulier) y sont opposés, estimant que cela va à l'encontre du principe de subsidiarité.
De manière générale, les ministres de l'Agriculture attendent des clarifications sur la façon dont seront menées les discussions bilatérales entre la Commission et les États membres et demandent que ce processus se fasse en toute transparence.
Importations. Autre inquiétude de la part de très nombreuses délégations (Pologne, Autriche, France, Italie, Irlande, Lituanie, Roumanie, République tchèque, Belgique, Malte, Allemagne) : la concurrence déloyale des importations de produits alimentaires venant de pays tiers qui n'appliqueraient pas les nouveaux standards environnementaux européens. « N'importons pas l'agriculture dont nous ne voulons pas chez nous », a résumé le ministre français Didier Guillaume. Et l'Italie d'ajouter : « Nous ne pouvons pas mettre la pression sur nos entreprises sans demander la même chose aux pays tiers, sans quoi nous perdrons de plus en plus en compétitivité ».
Plusieurs pays considèrent par ailleurs que l'objectif de 25% de surfaces cultivées en agriculture biologique à atteindre d'ici 2030 (contre environ 8% aujourd'hui) est inatteignable, voire dangereux pour la sécurité alimentaire de l'UE (Pologne, Irlande et Bulgarie, entre autres). « Une approche basée sur le marché – c'est-à-dire sur la demande plutôt que sur l'offre – est indispensable pour que les consommateurs choisissent eux-mêmes de soutenir le secteur », a souligné le ministre irlandais Michael Creed. La Commission compte présenter en 2020 un plan d'action 2021-2026 pour le développement du secteur biologique. Le commissaire Wojciechowski estime qu'il y a « de la place dans beaucoup d’États membres pour développer ce marché ».
Un budget renforcé, mais encore insuffisant. Enfin, les délégations ont unanimement salué la récente proposition de la Commission européenne concernant le cadre financier pluriannuel 2021-2027 révisé, qui prévoit une hausse de 26,5 milliards € en prix courants du budget agricole par rapport au projet de 2018. Mais ils ont également, dans leur grande majorité, estimé que cette hausse de l’enveloppe agricole restait insuffisante au regard des efforts supplémentaires qui vont être demandés aux agriculteurs dans le cadre du Green Deal. Et les États baltes ont tous les trois regretté l'absence de nouvelles propositions concernant la convergence des niveaux de soutien entre anciens et nouveaux États membres.
La prochaine réunion du Conseil 'Agriculture' aura lieu le 29 juin. Les ministres de l'UE feront le point sur l'état des négociations sur la future PAC sur la base d'un rapport de progrès préparé par la Présidence croate juste avant de passer la main à l'Allemagne.