Depuis sept mois, le Roi a nommé divers informateurs chargés d’examiner la ou les coalitions possibles. En décembre, un consensus semblait faisable entre les familles socialiste, libérale et verte, mais son handicap était de n’avoir pas de majorité au sein du groupe néerlandophone à la Chambre. Objectivement, l’argument est faible. De 2008 à 2014, les gouvernements Van Rompuy, Leterme II et Di Rupo étaient dans cette situation ; de surcroît, le gouvernement Michel était très minoritaire du côté francophone ; cela ne les a pas empêchés de fonctionner.
Les chrétiens-démocrates flamands (CD&V) ont refusé de se joindre à l’attelage, plaidant que la NVA devait monter au gouvernement. Son leader, Bart De Wever, a récemment avancé une contre-proposition, se faisant fort d’embarquer le CD&V et les socialistes flamands dans une équipe plus sociale et, semble-t-il, sans visées confédéralistes ; mais l’allergie des francophones à la NVA, surtout au PS et chez les Verts, est immense. La confiance fait gravement défaut. Les programmes sont figés aux antipodes.
L’on assiste avec consternation à un jeu politique où chacun se comporte en fonction des résultats virtuels des élections futures, qu’elles aient lieu cette année ou en fin de législature. Aucun parti ne veut apparaître, aux yeux de l’opinion, comme ayant rendu impossible un gouvernement fédéral et provoqué de facto des élections anticipées. Mais l’habileté au jeu consiste à faire porter à son ennemi une telle responsabilité. Grandiose !
Dans ses statuts, le parti NVA a pour objectif l’indépendance de la Flandre : c’est le vieux rêve de constituer un nouvel État. Les sondages attestent que la population flamande ne veut pas aller à cette extrémité. Pourtant, elle vote dans cette direction. Pour atteindre un jour son but, la NVA plaide pour une confédération dans laquelle le Gouvernement central serait réduit à des compétences régaliennes minimales et formé d’un nombre restreint de ministres émanant des deux Communautés. Dans ce schéma, la Région bruxelloise disparaîtrait comme entité autonome et serait cogérée paritairement par les Flamands et les francophones.
Si cela devait se produire un jour, l’on peut hélas prédire des troubles importants à Bruxelles, ville cosmopolite et multilingue (dont le profil s’est fort éloigné de celui qu’elle avait au siècle passé), qui gère tant bien que mal sa diversité, ses problèmes sociaux et territoriaux et dont les habitants veulent être gouvernés par leurs élus, non seulement parce que ceux-ci connaissent leurs problèmes, mais aussi par principe démocratique. Une détérioration de la situation bruxelloise impacterait l’attractivité de la ville pour les institutions de l’Union et ceux qui gravitent alentour. Une telle évolution indiffère la NVA, de plus en plus eurosceptique et climatosceptique : ses élus au Parlement européen siègent dans le groupe CRE.
Les autres formations politiques, à l’exception du Vlaams Belang, sont, à des degrés divers, partisanes du maintien de l’État fédéral, tout en étant ouvertes à son amélioration, selon une analyse objective coût-efficacité, quitte à refédéraliser certaines matières. Mais leur réflexion ne semble pas très avancée ni - encore moins - commune.
Pour en revenir au laborieux accouchement d’un gouvernement fédéral, constatons que plus le temps passe sans résultat, plus la NVA a beau jeu de proclamer que la Belgique est devenue ingouvernable et qu’il faut changer radicalement d’approche. Cette idée percole bien sûr dans l’électorat néerlandophone et même chez certains constitutionnalistes.
Mais aussi, plus le temps passe en vain, plus l’hypothèse de nouvelles élections au printemps devient probable. Et là, les sondages sont sans pitié : le nationalisme d’extrême droite (Vlaams Belang) et de droite (NVA) monterait encore, tandis que les partis classiques dégringoleraient. La situation deviendrait encore plus difficile, sinon impossible à gérer. Une vraie crise de régime n’est évidemment pas l’intérêt de la Monarchie, mais pas non plus de l’Union européenne.
‘La Fortune aime les audacieux et ceux qui ne craignent pas de dire : le sort en est jeté !’, écrivit Érasme, un penseur sûrement lu à Laeken. Le Roi garde toujours une carte en main, qu’il n’a pas (encore ?) abattue : celle de nommer un formateur inattendu, une personnalité compétente et respectée, qui composerait une équipe, non de techniciens, mais de figures politiques légitimes et qualifiées, puis se présenterait devant la Chambre, au risque de n’avoir pas la majorité, mais avec une chance aussi de l’obtenir. Ce serait un surprenant coup d’audace. Mais un coup d’audace courageux que la population apprécierait sans aucun doute.
Car, au vu du piètre cinéma offert par les divers informateurs qui ont occupé les médias depuis sept mois, le public discrédite sans pitié la classe politique. Selon un sondage publié en décembre par RTL, 80% des Belges jugent ‘honteux’ de n’avoir pas de gouvernement au bout d’un an. Et seulement une légère majorité en Flandre est favorable à un retour aux urnes. En d’autres termes, les politiques ne font pas leur travail.
Bien sûr, beaucoup d’États membres de l’Union sont le théâtre de crises politiques et d’interminables négociations en vue de la formation d’un gouvernement, mais le cas belge est, lui, de nature existentielle.
Dans son interview-testament accordée au quotidien ‘Le Soir’ du 23 décembre 2019, Jean-Claude Juncker déclarait : « Je crois que sur certains points, les extrêmes du paysage politique flamand ne font pas du bien à la Belgique. La Belgique est le seul pays au monde que je connais qui n’est pas fier de lui. Je ne rencontre jamais de Belges qui sont fiers de la Belgique ».
C’était dur, mais plutôt bien vu. Dans ce contexte, il appartient d’abord au Palais et aux élus de créer les conditions de possibilité d’une saine fierté. Avant qu’il ne soit trop tard.
L’Europe-qui-se-veut-proche-des-citoyens restera au balcon…
Renaud Denuit