Quelles que soient les tensions internes ou le souhait personnel de revenir à une politique monétaire normale, « ce qui prévaut par-dessus tout, c'est la détermination à respecter le mandat pour lequel cette institution a été créée », à savoir maintenir l'inflation à un niveau proche, mais inférieur à 2%, a estimé le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, qui a tiré sa révérence, jeudi 24 octobre à Francfort, après huit ans à la tête de l'institut monétaire.
En présence de la Française Christine Lagarde, qui succédera à M. Draghi le 1er novembre, le Conseil des gouverneurs a reconfirmé les mesures additionnelles de politique monétaire accommodante qu'il avait adoptées en septembre pour faire face à une inflation faible persistante (EUROPE 12326/1).
Notamment, le taux de la facilité de dépôt a été revu à la baisse (-0,50%) et le pilotage des anticipations ('forward guidance') en matière de taux a été renforcé. Surtout, la BCE a relancé son programme de rachat de titres ('asset purchase programme' ou APP) pour un montant mensuel de 20 milliards d'euros à partir du 1er novembre et aussi longtemps que nécessaire.
Ces mesures avaient suscité une controverse par médias interposés inhabituelle pour l'institution européenne. Les gouverneurs allemand, néerlandais et français ont manifesté leur opposition et Sabine Lautenschläger, membre allemande du Directoire, a démissionné. Celle-ci sera remplacée par Isabel Schnagel, a confirmé jeudi le président de l'Eurogroupe, Mário Centeno.
Tentant de redimensionner l'ampleur de cette polémique, M. Draghi s'est appuyé sur le compte-rendu de la réunion de septembre récemment publié. « Tous les membres » du Conseil des gouverneurs ont marqué leur « accord sur la nécessité d'un assouplissement additionnel de la politique monétaire », a-t-il lu. « Une claire majorité » d'entre eux s'est dite favorable à la relance des achats de titres et « une très large majorité » s'est prononcée pour la baisse du taux de la facilité de dépôt.
D'après le président sortant de la BCE, l'objectif principal des décisions prises en septembre était de « cimenter » la politique monétaire accommodante, en reflet des attentes du marché, elles-mêmes façonnées par « une détérioration » de la trajectoire d'inflation à moyen terme. « Dans une très large mesure, nous y sommes parvenus », a-t-il souligné.
Qualifiant la décision relative aux taux négatifs d'« expérience très positive », il n'a pas nié l'existence possible d'« effets secondaires » en cas de maintien prolongé de taux négatifs.
Le Conseil des gouverneurs a, par ailleurs, rappelé la nécessité pour les pays de la zone euro de mener une politique budgétaire qui renforce la productivité et le potentiel de croissance.
Il faut « amplifier de manière substantielle » les réformes structurelles, a dit M. Draghi. Certes, la ligne budgétaire « légèrement expansive » actuelle soutient l'activité économique, mais les pays disposant des marges budgétaires - comme les Pays-Bas ou l'Allemagne - doivent agir « efficacement et promptement », tandis que les pays lourdement endettés doivent mener une politique budgétaire prudente et respecter leurs objectifs en matière d'effort structurel.
M. Draghi n'a cependant pas souhaité commenter le débat relancé en Allemagne sur l'opportunité économique de la règle d'or inscrite dans la Constitution allemande et qui limite la dette publique.
Interrogé sur les lacunes en matière de gouvernance de la zone euro, le président de la BCE a cité l'absence d'une capacité budgétaire propre, dans la mesure où les politiques budgétaires nationales ont finalement un impact limité sur les autres pays de la zone. Celle-ci devrait être d'une « taille adéquate », mobilisable « de façon contra-cyclique » et, surtout, empêcher tout « aléa moral » ('moral hazard'), a-t-il ajouté. Il a félicité la Grèce qui, elle aussi, emprunte désormais à des taux négatifs.
Quel conseil donneriez-vous à Mme Lagarde ? « Elle n'en a pas besoin, elle sait parfaitement ce qu'elle a à faire. Et elle a beaucoup de temps devant elle pour forger son opinion, en coopération avec le Conseil des gouverneurs », a conclu M. Draghi. (Mathieu Bion)