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Bulletin Quotidien Europe N° 12331
REPÈRES / RepÈres

Une rentrée européenne entre planification et improvisation

Les émotions provoquées en juillet par le coup de force du Conseil européen sont retombées. Le Parlement reste exigeant et vigilant quant à la future Commission, mais on n’y cite aucun nom pour remplacer la Présidente élue, au cas où le nouveau Collège perdrait le vote final du 23 octobre : une façon de considérer que la Commission von der Leyen, fût-elle ‘retouchée’, disposera d’une majorité.

Pour le pourvoi des postes de commissaires, 25 gouvernements devaient remettre leurs propositions, le Royaume-Uni ayant décidé de n’envoyer personne et les membres allemand et espagnol étant déjà désignés par le Conseil européen. Parmi ces 25, seulement 2 gouvernements (roumain et portugais) ont eu l’élégance de présenter chacun deux candidatures (de sexe différent) : c’est bien la seule marge dont ait disposé la Présidente pour choisir des collaborateurs avec lesquels elle devra travailler pendant 5 ans.

La nouvelle équipe a été dévoilée le 10 septembre (EUROPE 12324/1). Chef-d’œuvre d’équilibre entre genres, partis et nationalités, l’organisation proposée séduit, au moins sur papier, par sa symétrie et quelques innovations censées traduire des priorités politiques chères aux citoyens. La lourdeur inédite du système, avec désormais 4 niveaux hiérarchiques au sein du Collège, générera des besoins accrus de coordinations internes ; ceux qui ont vécu celles-ci savent à quel point elles sont chronophages. On peut se demander comment fonctionnera un attelage où deux Vice-présidents ne pourront s’appuyer administrativement que sur le Secrétariat général (qui, d’office, est au service de tous), tandis que les ‘simples commissaires’ auront la tutelle d’au moins une Direction générale de grande importance.

Observons aussi que la dimension budgétaire est absente de la rhétorique ‘von der Leyen’ (contrairement au processus législatif, à l’usage du numérique, à la communication, etc.) Ce qui était patent dans les orientations politiques et le discours du 16 juillet (EUROPE 12297/1) se vérifie dans le tronc commun des lettres de mission comme dans le vade-mecum des nouvelles méthodes de travail. Un panorama des masses budgétaires dont disposera effectivement chacun des commissaires révélerait une hiérarchie de fait fort différente. Surtout, comment les ambitions annoncées, qui impliquent la création de nouveaux fonds, seront-elles réalisables à enveloppe budgétaire inchangée ? Mme von der Leyen fait-elle sienne la position allemande (EUROPE 12328/3) d’un plafond de 1% du RNB ? À l’heure où l’adoption du budget 2020 fait problème (EUROPE 12319/1) et où les négociations sur le futur CFP s’enlisent (EUROPE 12328/3), ce silence révèle-t-il un leadership ?

Quoi qu’il en soit, la machine est lancée. Le PE respectera le calendrier des auditions et du vote final. La nouvelle Commission entrera en fonction le 1er novembre et arrêtera les changements d’organigramme et les nominations nécessaires ; dans les 100 jours, de nouvelles initiatives majeures seront sur la table et entretemps, le nouveau Président du Conseil européen, déjà nommé, commencera aussi son mandat. Tout semble réglé comme du papier à musique : vive le planning !

L’Histoire est pourtant faite de contretemps et de grosses surprises. Le premier ‘couac’ a déjà eu lieu avec l’expression ‘protéger le mode de vie européen’ qui résume le mandat du Vice-président Schinas, où, comme le prouve sa lettre de mission, figurent ‘un nouveau pacte sur la migration et l’asile’ et les dispositifs sécuritaires. Pour éteindre l’incendie naissant, la Présidente élue s’est empressée de publier une ‘carte blanche’ à connotation éthique dans plusieurs grands journaux (EUROPE 12328/5), sans pour autant annoncer de rectification.

Une deuxième mauvaise surprise pourrait découler des auditions au PE, durant desquelles plusieurs candidats commissaires subiront un examen à risque. En cas de désaveu - cela s’est déjà vu - les gouvernements concernés (polonais ? hongrois ? autres ?) devront désigner en catastrophe leurs nouveaux candidats, qui devront passer la rampe dans un calendrier serré. Un second rejet et tout sera à revoir.

L’impondérable majeur est évidemment le Brexit. Quoi qu’on en dise, les opérateurs économiques y sont mal préparés, d’autant que le Conseil européen a accordé, à deux reprises, un nouveau délai au Royaume-Uni, que la Présidente élue en a rajouté une couche en se prononçant pour un report supplémentaire (EUROPE 12297/1 et EUROPE 12324/3) et que le Parlement britannique penche dans le même sens. Si le Brexit sans accord a bien lieu au 31 octobre, la pagaille sera telle qu’elle dominera l’agenda des institutions, malgré les mesures préparatoires déjà adoptées. Mais si un nouveau report est accordé, il faudra, dans l’urgence, identifier, auditionner et adouber un commissaire britannique, faute de quoi la transgression du traité rendrait la nouvelle Commission illégale. Dans les deux cas de figure, le ‘cadeau de bienvenue’ sera le Brexit dès le début novembre.

Restent maintenant, pour une Commission se voulant ‘géopolitique’, les inconnues du contexte mondial, avec l’impact des graves tensions dans le Golfe, une hausse probable des prix pétroliers, voire une nouvelle crise financière pronostiquée par certains experts, sans parler d’une vague supplémentaire de migrants en Méditerranée avant l’hiver et d’autres catastrophes humanitaires.

La Commission von der Leyen sera jugée, très vite, sur ses capacités réactives à des imprévus additionnés, plutôt que sur la beauté de son organisation, de son idéal et de ses projets.

Renaud Denuit

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