« Voici mon équipe, aussi diverse et forte que l’Europe ». Après avoir fait circuler une liste de noms la veille, la présidente élue de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a présenté, mardi 10 septembre, la répartition des postes au sein du futur Collège. Pour siéger, les candidats désignés devront recevoir l’approbation du Parlement européen, après avoir répondu à une série de questions écrites et orales.
Cet exercice périlleux vise à respecter un équilibre politique, géographique et de genre, la parité étant quasiment respectée avec 13 femmes pour 14 hommes. Tout comme dans l'équipe de Jean-Claude Juncker et dans la lignée de ce qui a été décidé par le Conseil européen, la Commission von der Leyen comprendra 8 vice-présidents, parmi lesquels 3 vice-présidents exécutifs. Elle accueillera également une nouvelle direction générale consacrée à l'Industrie de la défense et de l'espace, qui relèvera de la compétence de la Française Sylvie Goulard (Renew Europe), chargée du Marché intérieur.
À la manœuvre pour la désignation d'Ursula von der Leyen, la France obtient donc le portefeuille qu'elle ambitionnait.
Un exercice de communication
Derrière cette réorganisation transparaît clairement la volonté de rapprocher l’Union européenne du citoyen. Avec ses réussites et ses ratés.
Ursula von der Leyen a, par exemple, désigné la Croate Dubravka Šuica (PPE) au portefeuille de la ‘Démocratie et Démographie' et l’a chargée de conduire, pour la Commission, les préparatifs de la Conférence sur l'avenir de l'Europe (EUROPE 12288/3).
« La perte de confiance dans la démocratie vient d’une frustration d’être laissé pour compte, en raison d’un sentiment d’éloignement, d’absence de perspectives professionnelles et d’un vieillissement de la population », a justifié la future présidente. Elle a également annoncé que son équipe visiterait « chaque État membre au cours de la première moitié de leur mandat », dans les capitales et dans les régions, « là où les Européens vivent et travaillent ». Pour faire taire les critiques contre la bureaucratie de 'Bruxelles', elle s’est engagée à retirer une législation pour toute nouvelle initiative qui serait présentée. Elle a également défendu son plus jeune candidat, le Lituanien Virginijus Sinkevičius (Verts/ALE), âgé de 28 ans : « C’est un jeune très engagé en politique, très déterminé, dont la renommée est déjà faite ».
Mais ces efforts de rapprochement ont également leurs limites : ainsi, dans sa volonté de renommer « au plus court » les portefeuilles, Ursula von der Leyen a proposé que le Grec Margaritis Schinas occupe le poste de vice-président chargé de « Protéger notre mode de vie européen ». Parmi ses prérogatives, l’ancien porte-parole grec de l'institution s’occupera notamment de l’asile et de la migration.
Face aux journalistes, la future présidente de la Commission européenne a affirmé qu’elle ne considérait pas les demandeurs d’asile comme une menace : « Il s’agit d’un titre concis, mais cela sous-tend un chapitre entier, comme cela ressort de mes lignes directrices politiques. Cela comprend nos valeurs et la beauté de la dignité de chaque être humain », a-t-elle déclaré.
Une organisation collégiale encore plus pyramidale
Mme von der Leyen approfondit le concept de vice-présidence introduit par la Commission 'Juncker' en 2014, en rajoutant un échelon hiérarchique supplémentaire.
Trois 'super' vice-présidents ('executive vice-presidents') l'épauleront dans sa tâche : la libérale danoise Margrethe Vestager, le socialiste néerlandais Frans Timmermans et le chrétien-démocrate letton Valdis Dombrovskis. Néanmoins, en cas d'absence de Mme von der Leyen, il reviendra à M. Timmermans de piloter les travaux de la Commission.
L'attribution d'un rôle accru et transversal à M. Timmermans et Mme Vestager était acquise depuis la décision du Conseil européen ayant proposé, début juillet, Mme von der Leyen à la tête de la Commission européenne (EUROPE 12287/1).
Ancien Premier ministre et vice-président sortant au sein de la Commission sortante, M. Dombrovskis accède aussi à ce rang. Si l'effet de surprise a été réel lors de la présentation de l'équipe 'von der Leyen', une source interne à l'institution européenne a précisé mardi que cette idée était dans l'air depuis quelque temps. Selon elle, M. Dombrovskis jouit d'une excellente réputation et d'une forte expérience dans le domaine économique et financier. Sa nomination permet aussi de renforcer l'équilibre géographique au sein du Collège.
À noter que, d'après l'allocation des services aux commissaires désignés, les 8 vice-présidents (3 vice-présidents exécutifs plus 5 vice-présidents) auront accès au Secrétariat général de la Commission. En outre, les 3 vice-présidents exécutifs s'appuieront aussi sur des directions générales sectorielles : le Climat pour M. Timmermans, la Concurrence pour Mme Vestager et les Services financiers pour M. Dombrovskis.
De toutes les questions auxquelles elle a répondu, la présidente élue a été la plus précise sur celle des équilibres politiques au sein du futur Collège. Elle a notamment fait remarquer que, sur les 8 vice-présidents, 3 sont chrétiens-démocrates (le Grec Margaritis Schinas, la Croate Dubravka Šuica et M. Dombrovskis), 3 sont sociaux-démocrates (l'Espagnol Josep Borrell, le Slovaque Maroš Šefčovič et M. Timmermans) et 2 sont libéraux (la Tchèque Věra Jourová et Mme Vestager).
« C'est absolument le meilleur des équilibres », a souligné Mme von der Leyen.
Répartition des postes
La Commission von der Leyen se distingue par un accent particulier sur le climat. La Commission Juncker se distinguait par un vice-président à l'Énergie et un commissaire à l'Action pour le climat et l'Énergie. Sous Mme von der Leyen, il y aura un vice-président au Green deal, un commissaire à l'Environnement et aux Océans et un commissaire à l'Énergie.
Autre changement important : le futur collège comprend une vice-présidence « aux Valeurs et à la Transparence ». Désignée pour ce poste, la Tchèque Věra Jourová sera notamment chargée « d'améliorer le système du candidat tête de liste et des listes transnationales ». La nouvelle répartition lie par ailleurs « la Cohésion et les Réformes », comme en témoigne l'intitulé du portefeuille octroyé à la Portugaise Élisa Ferreira (S&D). Un rapprochement qui déplaira certainement aux collectivités régionales et locales, puisqu'il établit un lien entre réforme(s) et processus budgétaire du 'Semestre européen' - ce contre quoi le PE avait voté (EUROPE 12193/2). Il est intéressant de noter qu'elle contribuera, pour la Commission, à la mise en place de la capacité budgétaire de la zone euro.
Ursula von der Leyen a également lancé un signal fort aux États-Unis en maintenant Margrethe Vestager, bête noire de Donald Trump, au poste de commissaire à la Concurrence et en lui octroyant également une vice-présidence pour une Europe adaptée à l'ère du numérique. « De manière générale, il faut garder à l’esprit que, si on lance une politique ‘œil pour œil, dent pour dent’, ce sont les autres qui vont en profiter. Il est préférable, selon moi, de discuter, de voir les points d’intérêt commun et ensuite, d’avancer.», a commenté Ursula von der Leyen.
Notons aussi la désignation du Hongrois László Trócsányi à l'Élargissement et à la Politique de voisinage. À la question de savoir quels étaient les pays susceptibles d'adhérer à l'UE, Ursula von der Leyen n'a pas souhaité établir de classement, soulignant que cela dépendrait de la vitesse à laquelle ces pays reprendront à leur compte les règles et les valeurs de l'UE. D'après elle, Ankara n'en prend pas le chemin : « Sur la Turquie, je n’ai pas vu de progrès pendant les dernières années, au contraire. Et c’est pour ça que je dis que c’est eux qui doivent montrer qu’ils veulent devenir plus proches des valeurs, des règles de l'UE. »
Place aux auditions au Parlement européen
Les auditions des commissaires désignés au Parlement européen devraient avoir lieu entre le lundi 30 septembre et le mardi 8 octobre. Le calendrier exact et les commissions parlementaires impliquées lors de chaque audition seront arrêtés, jeudi 19 septembre à Strasbourg, par la Conférence de présidents des groupes politiques. Le vote du PE sur l'ensemble de la Commission 'von der Leyen' devrait avoir lieu le 23 octobre.
En ce début de nouveau cycle institutionnel, le Parlement aura à cœur de montrer les muscles en tentant de démontrer que certains commissaires désignés n'ont pas le profil pour défendre l'intérêt général européen ou n'ont pas les compétences pour le portefeuille qui leur a été attribué.
Le Hongrois László Trócsányi est une cible potentielle pour son action passée en tant que précédent ministre de la Justice du gouvernement de Viktor Orbán (EUROPE 12323/1). Sur une initiative du groupe libéral Renew Europe, les groupes politiques proeuropéens au PE refusent en effet que des eurodéputés accèdent à des postes à responsabilité au sein des commissions parlementaires lorsqu'ils sont issus de partis au pouvoir au niveau national qui soutiennent un gouvernement faisant l'objet d'une procédure 'article 7' sur le respect de l'État de droit. Les députés issus du parti Fidesz, au pouvoir en Hongrie, sont clairement visés et M. Trócsányi pourrait faire l'objet d'un tel 'cordon sanitaire'.
Autre portefeuille potentiellement problématique : l'Économie, attribuée à M. Gentiloni. Ce portefeuille englobe le suivi du respect des règles budgétaires européennes par les États membres, ainsi que la mise en place du fonds InvestEU et du système européen d'assurance-chômage et la fiscalité. Les eurodéputés, notamment d'Europe du Nord, soucieux d'un respect méticuleux du Pacte de stabilité, voudront sûrement entendre comment M. Gentiloni compte faire appliquer les règles budgétaires de l'UE à son propre pays. Comme pour Pierre Moscovici en 2014, ils pourraient, en fin de compte, lui accorder le bénéfice du doute. L'un des leurs, Roberto Gualtieri, qui jouit d'une bonne réputation à Bruxelles pour ses convictions proeuropéennes, est désormais ministre italien de l'Économie dans un gouvernement 'Conte bis' qui promet de tourner la page de l'opposition par principe à l'Europe.
Interrogée sur les enquêtes en cours de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) visant la Française Sylvie Goulard et le Polonais Janusz Wojciechowski, Mme von der Leyen a rappelé l'indépendance de l'OLAF et « la présomption d’innocence » dont jouissent les deux commissaires désignés visés. Les enquêteurs de l'OLAF « vont finir leur travail et nous les écouterons », a-t-elle promis.
Voir les documents suivants :
- les commissaires désignés et leurs lettres de mission : http://bit.ly/2lJda9j
- les changements à venir dans les organigrammes des directions générales : http://bit.ly/2lG3mwP
- de nouvelles méthodes de travail : http://bit.ly/2kC5CF3 (Sophie Petitjean et Mathieu Bion, avec la rédaction)