Ils ne sont plus que trois à se disputer le poste de chef du Parquet européen. Le Français Jean-François Bohnert - candidat favori du Conseil -, la Roumaine Laura Codruţa Kövesi - candidate favorite du Comité de sélection - et l'Allemand Andrés Ritter ont été tour à tour auditionnés, mardi 26 février pendant plus d’une heure, par les députés européens des commissions des libertés civiles (LIBE) et du contrôle budgétaire (CONT).
La procédure pour ces auditions a été minutieusement orchestrée. Les trois candidats ont reçu chacun un questionnaire préparatoire comportant trois questions, auxquels ils ont répondu par écrit. Chaque candidat disposait du même temps de parole, à savoir 7 minutes pour son discours d’ouverture, puis 63 minutes de questions-réponses, réparties entre les membres de la commission LIBE (14 questions) et de la commission CONT (7 questions), une minute par question et deux minutes par réponse.
C'est M. Ritter qui a été tiré au sort pour s’exprimer le premier, suivi de M. Bohnert et Mme Kövesi, selon l’ordre alphabétique. Au cœur des questions des députés : l’indépendance du chef du Parquet européen, les relations avec les États membres qui ne participent pas à la coopération renforcée et, surtout, la manière dont le futur chef du Parquet européen devrait faire face aux pressions politiques.
Le mot d’ordre d’Andrés Ritter : l’efficacité
« Une force motrice » ou encore « le promoteur d’une bonne et efficace pratique de travail » : voilà comment Andrés Ritter conçoit le rôle du chef du Parquet européen.
Si les députés ont largement reconnu « la carrière impressionnante » du candidat allemand, ils se sont montrés friands d’exemples de grandes affaires médiatiques qu’il aurait pu traiter par le passé.
M. Ritter a notamment mentionné une affaire impliquant une division artificielle de subventions européennes à hauteur de 32 millions d’euros, impliquant des élus et qui a abouti à une inculpation. Néanmoins, il a admis ne jamais avoir eu affaire à des pressions politiques. Et c’est sans doute là qu’il risque de perdre des points par rapport à la candidate roumaine, Laura Codruţa Kövesi.
« Est-ce que j’ai déjà subi une pression politique ? Des élus oui, mais une pression politique exercée à mon égard, non. Mais je sais que cela se produit dans d’autres pays et je sais que c’est le cas pour une autre candidate à ce poste. Et c’est un honneur de faire partie des rares candidats qui ont été présélectionnés et justement à ses côtés. Je ne peux que la féliciter pour son courage », a-t-il répondu.
Jean-François Bohnert mise sur son expérience européenne
Jean-François Bohnert, arrivé en tête de la sélection effectuée par le Conseil (EUROPE 12198) espère, quant à lui, convaincre grâce à sa double expérience de « magistrat européen et procureur expérimenté », mais aussi d’« Européen convaincu ».
Devant les députés, il a fait valoir son expérience de « bâtisseur européen », participant à la naissance du poste de magistrat de liaison ainsi que d’Eurojust en tant que représentant adjoint de la France de 2003 à 2007.
« Je sais faire travailler ensemble des professionnels venant d’horizons juridiques et judiciaires différents et évoluant toujours dans un environnement multiculturel et polyglotte », a-t-il déclaré, à l’instar de son discours prononcé en français, en anglais et en allemand.
Pour lui, le principal défi du Parquet européen sera avant tout d’être crédible. Le Parquet européen devra convaincre les 22 États membres participant à la coopération renforcée pour qu’ils travaillent main dans la main avec le nouvel organe, mais aussi convaincre les six autres États membres qui n’y participent pas.
Passant aussi le test des grandes affaires qu’il a traitées par le passé, M. Bohnert a notamment mentionné celle d’un haut fonctionnaire avec qui il travaillait régulièrement, qu’il a dû poursuivre, avec impartialité et objectivité, pour abus de bien public.
M. Bohnert assure qu’il n’a jamais été personnellement l’objet de pressions politiques, mais explique qu’il a été témoin de certaines pratiques. Toutefois, cette situation a radicalement changé en France depuis 2013, a-t-il souligné.
À la Néerlandaise Sophie in't Veld (ADLE), qui lui a demandé s'il se sentait suffisamment l'âme d'un « pitbull » pour ce poste, M. Bohnert a assuré qu'il n'a jamais manqué de courage.
Laura Codruţa Kövesi, le symbole de la lutte anticorruption
Seule femme en lice et candidate favorite du Comité de sélection (EUROPE 12093), pour la candidate roumaine Laura Codruţa Kövesi, l’exercice a été quelque peu différent. Elle a majoritairement utilisé son temps de parole pour se défendre face à la campagne de désinformation menée à son égard.
La Roumanie, qui tient actuellement la Présidence du Conseil de l'UE, n'a en effet pas caché son opposition à la candidature de Mme Kövesi, qu'elle a d'ailleurs discréditée dans une lettre envoyée aux autres États membres (EUROPE 12193).
« Je sais que vous avez été exposés à beaucoup d'informations négatives à mon sujet. Je voudrais dire très clairement que je n'ai absolument rien à cacher », a-t-elle déclaré. Elle a notamment fait la lumière sur deux distinctions qu’elle aurait reçues des services secrets américains, ainsi que sur plusieurs enquêtes ouvertes à son encontre en Roumanie.
L’expérience de l'ancienne dirigeante du Parquet anticorruption de Roumanie, dont la révocation avait été controversée (EUROPE 11968), était sans doute moins à prouver que celle des deux autres candidats.
« J'ai l'habitude de faire face à la pression du public et de travailler dans une situation stressante », a-t-elle fait valoir, revenant sur son bilan. Presque tous les cas traités dans le cadre de son mandat étaient des cas de corruption de très haut niveau, impliquant des personnes détenant des fonctions publiques, a-t-elle expliqué.
La Roumaine n'a pas manqué de rappeler que, selon elle, tout procureur doit « viser la vérité, doit être au service de l'État de droit et doit avoir une solide boussole morale ».
Lors de son audition, plusieurs députés, tels que Roberta Metsola (PPE, maltaise), Eva Joly (Verts/ALE, française), Barbara Spinelli (GUE/NGL, italienne) ou encore Younous Omarjee (GUE/NGL, français) ont salué son courage et dénoncé les campagnes de dénigrement à son égard.
La commission LIBE votera mercredi 27 février
Plus tôt dans la journée, les députés de la commission LIBE ont approuvé à une large majorité (44 voix pour et 6 contre) la demande des groupes S&D et GUE/NGL que le vote sur le classement des candidats se tienne en commission parlementaire et non en réunion des coordinateurs (EUROPE 12201). Le vote aura donc lieu en commission LIBE, mercredi 27 février à 11h00, à bulletin secret.
Une décision prise en réunion des coordinateurs aurait placé la commission LIBE dans une situation d'isolement d'un point de vue institutionnel, par rapport à la commission CONT du PE, mais aussi vis-à-vis du Conseil de l'UE, qui a établi un classement, a expliqué le président de la commission LIBE. (Marion Fontana)