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Bulletin Quotidien Europe N° 11964
Sommaire Publication complète Par article 30 / 30
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 1210

***    RUTGER BREGMAN : Utopies réalistes. En finir avec la pauvreté. Editions du Seuil (25 bld. Romain-Rolland, F-75014 Paris. Tél. : Internet : http://www.seuil.com ). 2017, 250 p., 20 €. ISBN 978-2-02-136187-2.

Jamais le monde ne s’est si bien porté. Jamais ! A l’entame de cet ouvrage, l’historien et journaliste néerlandais Rutger Bregman accumule les chiffres et les exemples qui attestent du progrès – économique – fantastique accompli sur Terre au cours des deux cents dernières années. Avant, « pendant à peu près 99% de l’histoire du monde, 99% de l’humanité » avait été « pauvre, affamée, sale, craintive, bête, laide et malade ». Puis, tout a changé : « Alors que 84% de la population mondiale vivait encore dans une extrême pauvreté en 1820, ce pourcentage était tombé à 44% en 1981 ; aujourd’hui, à peine quelques décennies plus tard, il est à moins de 10% ». Au cours des deux derniers siècles, la croissance de la prospérité a été aussi « exponentielle » que celle de la population et, à titre d’exemple, « l’Italien moyen est quinze fois plus riche qu’en 1880 ». Et c’est vrai partout dans le monde, même en Afrique : s’il n’y est pas encore, comme ailleurs, « plus courant de souffrir d’obésité que de faim », comment ne pas voir que « sur les sept milliards d’habitants de la planète, six possédaient un téléphone cellulaire » en 2013 ?

Le pays de Cocagne dont on rêvait au Moyen Age est donc bel et bien sous nos yeux ! Mais voilà, en même temps aussi, seuls 4,5 milliards de nos contemporains « disposent de toilettes ». Et si, aujourd’hui, les antibiotiques et les vaccins « sauvent chaque année plus de vies qu’une paix mondiale n’en aurait épargnées au XXe siècle », il est vrai aussi que, dans nos pays de Cocagne, « l’enfant moyen vivant au début des années 1990 en Amérique du Nord était plus anxieux que des patients hospitalisés en psychiatrie au début des années 1950 ». Le miracle économique qui nous a été apporté par le capitalisme n’est donc pas la fin de l’histoire ; il appartient au contraire à tous ceux qui « ont faim d’un antidote radical » aux effets délétère du capitalisme financier débridé, à savoir « à la fois à la xénophobie et aux inégalités », de se souvenir de l’utopie de Thomas More qui, voici cinq cents ans, « consistait surtout en une mise en accusation de l’aristocratie cupide qui exigeait toujours plus de luxe tandis que les gens ordinaires vivaient dans une extrême pauvreté ».

Cet essai n’est pas le fait d’un idéologue ou d’un romantique. S’il plaide pour un retour à l’utopie, c’est parce qu’il est réaliste et additionne les sources et les données démontrant que le monde s’est aujourd’hui engouffré dans une impasse. Solidement étayé, son propos convainc car il met à nu l’inanité de beaucoup des mesures économiques dites ‘réalistes’ qui ont cours dans le monde néolibéralisé et rend évident le caractère parfaitement judicieux de mesures jugées ‘irréalistes’ par les esprits conservateurs. D’où ce crédo qui sert de fil rouge à cet essai : « Il est temps de revenir à une pensée utopiste. » Le fait que son ouvrage, rédigé initialement en néerlandais, traduit en anglais avant de l’être en français, soit désormais en traduction dans 17 pays et en tête des ventes montre bien que ses idées d’un (ir)réalisme iconoclaste entrent en résonance avec des attentes citoyennes manifestes – et qu’elles pourraient fort bien ne pas entrer dans l’oreille de sourds...

Il est clair que Rutger Bregman dérangera certains qui le liront, mais il est à parier que certains parmi eux seront aussi ébranlés par les arguments qu’il avance. Ainsi, l’idée de « donner de l’argent à chacun » sera jugé folie par beaucoup, jusqu’au moment où il parlera d’expériences en Grande-Bretagne qui ont montré que donner 3000 £ à treize sans-abri coûte bien moins que les 400.000 £ annuels que la société a à leur consacrer pour couvrir les dépenses de police, les frais de justice, les services sociaux et de santé... D’autres données, américaines notamment, attestent que donner de l’argent sans contrepartie n’incite aucunement les gens à la paresse. Nulle part dans le monde. D’où cette question moins provocatrice qu’il n’y paraît, surtout si l’on tient compte de l’actualité des derniers jours du côté de Londres : « à quoi bon payer si cher pour envoyer des Blancs en véhicules utilitaires de sport dans des villages d’Afrique, quand il suffit de donner leurs salaires aux pauvres ? » Pour l’auteur, nul doute que le temps est désormais venu d’instaurer le « revenu de base » dont Richard Nixon caressa longuement l’idée avant de l’abandonner pour de mauvaises raisons – et d’entrer dans l’histoire pour d’autres qui ne le sont pas moins. Son plaidoyer est d’autant plus convaincant qu’il multiplie les exemples illustrant l’évidence que, partout, y compris dans beaucoup de pays membres de l’Union européenne, « le système d’aide sociale (...) s’est dégradé en un monstre pervers de contrôle et d’humiliation ». Ainsi, au lieu de s’attaquer au problème de plus en plus envahissant de la pauvreté dont les sans-abri comptent parmi les révélateurs, « nous continuons à lutter contre ses symptômes : la police pourchasse les SDF, les médecins ne les soignent que pour les renvoyer dans la rue et les assistants sociaux appliquent du sparadrap sur des plaies suppurantes »... Pire encore, « l’embrouillamini bureaucratique » ambiant enferme carrément les gens dans pauvreté, les Etats n’étant pas engagés dans « la guerre à la pauvreté » mais bien dans une aberrante car vaine « guerre aux pauvres ».

Ses traits les plus acérés, l’auteur les réserve tour à tour au PIB et à ses adorateurs sourcilleux (alors, accuse-t-il, que « la contribution au PIB d’un PDG qui vend inconsidérément des prêts immobiliers et des produits dérivés pour engranger des millions de dollars ou d’euros en bonus est, en l’état actuel des choses, supérieure à celle d’une école bourrée d’enseignants ou d’une usine pleine ») et à tous ceux qui, dans cette économie dévoyée car financière qui est la nôtre, « ont un emploi dont on pourrait très bien se passer », les traders déplaçant de l’argent sans en créer contrairement aux enseignants, policiers, infirmières qui, eux, participent réellement à la prospérité. Tout indique donc que le monde tourne fou et qu’il est plus que temps de faire revivre des « utopies réalistes » afin d’insuffler à nouveau « la vie à la démocratie » et de rompre avec notre « époque de technocratie apolitique ». Peut-être ce propos s’adresse-t-il tout particulièrement à l’Union européenne et à la manière dont elle fonctionne aujourd’hui... Michel Theys

***    WILLY GIANINAZZI : André Gorz. Une vie. Editions La Découverte (9 bis rue Abel-Hovelacque, F-75013 Paris. Tél. : (33-1) 44088401 – Courriel : ladecouverte@editionsladecouverte.com – Internet : http://www.editionsladecouverte.fr ). 2016, 383 p., 23 €. ISBN 978-2-7071-9103-8.

Hormis quelques initiés, économistes hétérodoxes et marxistes attardés en particulier, qui connaît encore André Gorz, décédé en septembre 2007 aux côtés – et en même temps – que sa femme ? Pourtant, cet intellectuel autodidacte a été l’un des penseurs les plus critiques du capitalisme contemporain. Marqué par les pensées de Marx, Husserl, Sartre – dont il fut un proche et prolongea à sa manière la pensée – et Illich, il est même l’un de ceux dont les analyses pourraient s’avérer les plus pertinentes en ce temps où les certitudes des économistes orthodoxes se confrontent à la dure réalité de l’état des marchés de l’emploi et de la raréfaction des ressources de la planète. Historien et spécialiste du syndicalisme révolutionnaire, Willy Gianinazzi lui consacre une biographie en tous points exemplaire, braquant les projecteurs sur un être complexe et inclassable qui a voué l’essentiel de son temps à une critique persistante « de l’aliénation, de la consommation, du travail et du saccage du milieu de vie », à chanter aussi les louanges « de l’autonomie, du temps libéré, de l’activité créatrice et du bien-vivre ». Né Gerhart Hirsch à Vienne en 1923, il la quitte en 1939 pour la Suisse en même temps qu’il abandonne la pratique de l’allemand au profit du français. A ce moment-là, il ne s’appelle plus Hirsch mais Horst, l’antisémitisme ambiant en Autriche ayant incité son père à jouer la carte de la prudence patronimique. De nom, il en changera encore souvent : à l’état civil il devient ensuite Gérard Horst ; il y ajoute G. Bosquet, Michel Bosquet, André Gorz, soit des « noms d’emprunt couvrant respectivement ses incursions dans la traduction de romans, le journalisme et la prose littéraire ou théorique ». C’est dire si le biographe a eu beaucoup de mérites à cerner le parcours de ce penseur existentialiste et anticapitaliste, marxiste d’un type nouveau qui fut proche de l’extrême gauche italienne et incarna, devenu Français, l’esprit de 68 en même temps que Dany Cohn-Bendit. Cet intellectuel prêt à mettre en doute même les dogmes auxquels il avait pu s’attacher a eu pour « immuable objectif de faire jaillir du réel des propositions censées donner libre carrière à l’utopie concrète », observe l’auteur. Celui-ci dit vrai : si Adam Smith avait fondé l’économie politique sur le travail et si même Marx jugeait le travail comme une condition naturelle de l’existence humaine, André Gorz se fit le héraut de l’abolition du travail et de la « fin de la société du travail », lui qui, dès 1978, suggérait d’abaisser progressivement la semaine du travail à... 20 heures. A ce titre, il allait se faire prophète, invitant à regarder « au-delà de la société salariale » en prenant position en faveur du « revenu social garanti » et de l’allocation universelle, celle-ci devant absolument être, à ses yeux, « inconditionnelle ». Pour lui, il fallait ainsi aller « vers la civilisation du temps libéré à l’ère de l’immatériel », son combat l’amenant aussi à défendre l’écologie puisque celle-ci « est seule à vouloir comprendre le vivant non pour le dominer mais pour le ménager ». C’est à la rencontre de ce fascinant personnage à la croisée de la littérature, de la philosophie et du journalisme que convie Willy Gianinazzi dans ces pages où l’érudition scientifique fait bon ménage avec la pédagogie. (MT)

***    PLATON TINIOS : Les pensions de retraite en Europe. Editions Papadopoulos (9 Kapodistriou, GR-14452 Metamorphosi. Tél. : (30-210) 2846074 – fax : 2817127 – Courriel : info@epbooks.gr – Internet : http://www.epbooks.gr ). Collection « Petites introductions ». 2017, 112 p., 10,99 €. ΙSBN 978-960-569-780-8.

Les systèmes de retraite ont été l’une des principales avancées enregistrées au cours du 20ème siècle. Ils ont soulagé l'anxiété éprouvée lorsque la vieillesse approche tout en soutenant la croissance. Ils ont réussi parce qu’ils ont marié solutions individuelles et gestion collective. Comment fonctionnent les systèmes délivrant les pensions ? Les idées des concepteurs des systèmes restent-elles valables ? Quels sont précisément les différents types de systèmes de retraite ? Quels sont les avantages et les inconvénients des uns et des autres ? Ces systèmes sont-ils durables alors que l’emploi s’effondre et que les personnes vivent de plus en plus longtemps ? Quel a été l’impact de la crise financière et des dettes souveraines, en particulier dans le cas de la Grèce ? C’est à ces questions et à bien d’autres que le professeur d’économie Platon Tinios (Université du Pirée), spécialiste des questions de sécurité sociale, apporte des réponses précises et étayées scientifiquement. Un livre utile sur un des problèmes les plus épineux que rencontre actuellement la société grecque, entre autres. Le livre comprend un glossaire analytique des termes utilisés pour la question des retraites dans le débat public, ce qui devrait inciter le lecteur à y participer. (AKa)

***    HesaMag. Institut syndical européen (Unité Conditions de travail, Santé et Sécurité, 5 bld. du Roi Albert II, B-1210 Bruxelles. Tél. : (32-2) 2240560 – fax : 2240561 – Courriel : etui@etui.org – Internet : http://www.etui.org ). 2017, n° 16, 50 p..

Le 16ème numéro de cette publication de l'Institut syndical européen contient un riche dossier consacré à ce que deviendra « le travail humain à l’ère du numérique ». Chercheur à l’Institut après avoir enseigné à l’Université de Namur, Gérard Valenduc le coordonne et signe en même temps un article relatif aux conditions de travail dans des environnements digitalisés, ceux-ci confrontant les travailleurs et les syndicats à des défis nouveaux et multiples, ce dont témoignent les autres regards qui sont portés sur les conditions de travail et de vie des livreurs de repas à domicile, la transformation numérique des entreprises à la lumière du cas spécifique du prestataire de services logistiques DHL, les vertus réelles des exosquelettes dans le cas de tâches pénibles ou répétitives, des « fabricants de fausses nouvelles », le « Crowd working » et l’économie « à la demande ». Laurent Vogel consacre pour sa part l’éditorial au « crime de Grenfell Tower » qui a fait 80 morts à Londres, soit autant de personnes qui, accuse-t-il, « ont payé le prix de l’accroissement effréné des inégalités sociales ». Une autre contribution, signée par Fabienne Scandella, dénonce le fait que la DG Emploi de la Commission aurait, ces dernières années, délaissé le thème des risques psychosociaux au travail, contribuant ainsi au délitement ou à la marginalisation du lien avec les conditions d’emploi et de travail dont ils procèdent. Elle incrimine à cet effet le « travail de lobbying soutenu au niveau européen » mené par une multitude d’associations actives dans le domaine de la santé mentale. (MT)

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