Trois heures et demie d’audition publique sur les révélations des Monsanto Papers n’auront pas suffi, mercredi 11 octobre au Parlement européen à Bruxelles, à faire la lumière sur la possible influence exercée par le géant agrochimique américain Monsanto sur les régulateurs outre-Atlantique et dans l’UE et les possibles carences dans l’évaluation des risques de la substance active glyphosate dans l’UE.
À tel point que les deux députés S&D à l’origine de cette audition – le Belge Marc Tarabella et le Français Éric Andrieu – ont affirmé à l’issue de cet exercice que « la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire s’impose » pour lever les zones d'ombre et déterminer les responsabilités de chacun.
L’audition, organisée par les commissions de l’agriculture et de l’environnement du PE, en l’absence de représentants de Monsanto et de l’institut allemand d’évaluation des risques (BfR), fortement décriée par les parlementaires, a vu les scientifiques indépendants, comme le professeur Portier ou la représentante du Centre international de recherche sur le Cancer (CIRC/IARC) de l’OMS, et les représentants de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et de l’Agence des produits chimiques (ECHA) camper sur leurs positions respectives.
Le glyphosate demeure un carcinogène probable pour l’homme, pour les premiers, et ne l’est probablement pas pour les agences européennes. Celles-ci ont toutes deux affirmé haut et fort avoir réalisé leurs évaluations en toute indépendance, conformément à leur mandat et aux dispositions de la législation de l’UE – le règlement de 2009 (1107/2009) relatif à l’autorisation de mise sur le marché des produits phytosanitaires.
Tous ont reconnu, à l’instar de Martin Pigeon de l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO), que l'EFSA manquait de moyens financiers et de ressources pour effectuer ses propres évaluations des risques sans se fonder sur celles de l'industrie. En outre, si le glyphosate devait être interdit, il conviendrait de trouver des solutions alternatives durables et d'aider les agriculteurs, financièrement et techniquement.
Pour le reste, la confusion était telle, dans ce débat éminemment technique, que la réflexion formulée par la députée belge Frédérique Ries (ADLE) à l’issue de l’audition résume le sentiment général qui s’est dégagé : « C’est un dialogue de sourds. Après trois heures de débat, je n’en sais pas plus. Comment on s’en sort ? À nous, décideurs politiques, on nous demande de trancher là où la science est incapable de conclure. Le vote des États membres pour le renouvellement pour dix ans de l’autorisation du glyphosate est prévu le 23 octobre. C’est insupportable ! Le professeur Portier a dit que le problème majeur était les études écartées, en particulier celle de 2001 faisant état de lymphomes chez les souris. L’ECHA en reconnait la validité, mais l’écarte aussi ! », s'est exclamée, l'eurodéputée libérale pour exprimer son désarroi.
Dans le panel sur 'La science derrière l’évaluation du glyphosate', le professeur Christopher J. Portier, de l’Université de Maastricht, a dénoncé le fait que l’EFSA et l’ECHA avaient omis d’étudier plusieurs tumeurs sur les 34 identifiées au total sur les souris et les rats dans la littérature scientifique internationale. « Les procédures actuelles ne sont pas saines scientifiquement. Il faut des experts indépendants, il faut évaluer les données brutes pour éviter les biais dans les résultats et publier toutes les évaluations », a-t-il affirmé.
Mme Kate Guyton, professeur du CIRC/IARC de l’OMS, a précisé que l’évaluation de cette agence, fondée sur des centaines d'études du domaine public, avait été « révisée par des experts qui n’ont aucun intérêt caché », lesquels avaient conclu que la substance active glyphosate relevait de la catégorie 2 A (classification réservée aux substances pour lesquelles il y a presque suffisamment de preuves pour les déclarer cancérigènes).
En réponse à Éric Andrieu, le professeur José Tarazona, responsable de l’unité ‘pesticides’ de l’EFSA, a balayé d’un revers de la main le reproche fait à l’EFSA d’avoir procédé au copier-coller d’une centaine de pages d’un document de 2012 présenté par Monsanto. « On a beaucoup parlé de copier-coller, d’études fantômes diligentées par les entreprises, mais l’État membre rapporteur (l’Allemagne, NDLR) vérifie que les données sont correctes, qu’il s’agisse des effets sur l’environnement, la santé humaine ou animale », a-t-il assuré. Selon lui, des modifications aux conclusions du BfR ont été apportées après l'évaluation par les pairs (27 États membres et la Norvège). « L'Allemagne jugeait qu'il n'était pas nécessaire de fixer une dose de référence. Nous avons intégré les effets sur les rattes enceintes et nous avons fixé une dose de référence aiguë à 5 mg/kg. Des risques ont été identifiés pour l'environnement et les agriculteurs. C'est aux États membres d'évaluer chacune des formules et chacun des mélanges en s'appuyant sur l'évaluation des risques de l'UE », a-t-il dit.
Au cours du panel sur la transparence et l’utilisation des études scientifiques dans l’évaluation des risques du glyphosate aux États-Unis, Carey Gillam, journaliste d’investigation auteur du livre ‘White Wash’ sur les pratiques de Monsanto, a parlé d’une « histoire de décennies de tromperie, de manipulation ». Selon elle, les révélations des Monsanto Papers montrent que le géant agrochimique américain a élaboré des articles scientifiques qu’il a fait signer par d’autres pour étayer la prétendue sécurité du glyphosate. « Monsanto a convaincu des régulateurs de ne pas accorder de crédit aux études faisant état de risques. Monsanto intervient en sous-main dans des articles, des communications présentées par des universitaires devant les régulateurs sans mentionner le nom de l’entreprise. En 2015, Monsanto a dit : 'Nous faisons tout pour éviter de nous retrouver avec un CIRC américain' ».
Bart Staes (Verts/ALE, belge) et Marc Tarabella (S&D, belge) ont mis en doute l’indépendance du professeur David Kirkland, consultant venu témoigner et « payé 18 000 euros par Monsanto pour rédiger pour eux une étude en 2012 ». Celui-ci a répliqué : « J’ai révisé les données disponibles dans le domaine public. Ce n’est pas parce que j’ai été payé que je ne suis pas crédible ».
Dans le panel sur la transparence et l’utilisation des études scientifiques dans l’évaluation des risques dans l’UE, M. Pigeon, à l’origine de l’Initiative citoyenne ‘Stop Glyphosate’, a estimé que, « si l’on avait un système fiable, solide et transparent d’évaluation des risques, on n’aurait pas le problème Monsanto ». « L’EFSA n’a ni les moyens ni le budget. Elle ne peut pas payer des experts. On trouve des millions à donner à l’industrie pharmaceutique, mais pas pour assurer le budget de l’EFSA. Le problème, c’est que les données brutes viennent de l’industrie et ne peuvent pas être publiées. Cela explique les copier-coller », a-t-il déclaré, expliquant que les agences européennes ne pouvaient prendre le risque d’être poursuivies par Monsanto, si elles avaient publié l’intégralité du dossier.
La Britannique Julie Girling (CRE) a tenté de le déstabiliser en affirmant que Martin Pigeon « remet en question l’intégrité de l’EFSA et toutes les organisations qui ont conclu à l’absence de danger pour la substance active, sans citer ses sources ». En vain. (Aminata Niang)