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Bulletin Quotidien Europe N° 11812
REPÈRES / RepÈres

Le Royaume-Uni quittera-t-il un jour l’Union européenne ? (II)

Même si la toge romaine ne se porte plus, les poignards mal dissimulés n’attendent que l’heure d’entrer en action. Politiquement, Theresa May est une morte en sursis, un « cadavre ambulant » pour lequel la seule question qui se pose est de savoir, selon l’ancien ministre des Finances George Osborne, « combien de temps elle va passer dans le couloir de la mort ». Les règlements de comptes entre anciens ‘complices partisans’ s’avèrent toujours les plus perfides, et le Parti conservateur britannique a une longue pratique de mises à mort de ceux qui, à sa tête, ne satisfont plus...

Actons donc d’ores et déjà la mort politique d’une fugace Première ministre britannique encore desservie par le drame de la tour Grenfell qui symbolise cruellement les conséquences d’une politique où le social et la prévention semblent avoir pesé fort peu face aux impératifs économiques de l’austérité. Il faut, par contre, se demander si Theresa May n’entraînera pas dans sa mort politique deux autres victimes. Pour parodier les Monty Python, elle est montée elle-même sur sa croix, mais n’y est-elle pas entourée par deux autres suppliciés, le « hard Brexit » et... le Brexit tout court ? Et n’est-ce pas les Européens du continent et d’Irlande qui, timidement, peuvent songer à fredonner qu’il faut décidément « toujours prendre la vie du bon côté » ?

Pour le ‘Brexit dur’, la cause semble entendue. Suite aux résultats du scrutin législatif, il est quasi inéluctable que les négociateurs britanniques soient contraints d’adopter une approche plus consensuelle. Au sein même du gouvernement, des voix s’élèvent désormais pour qu’il en soit ainsi, celle par exemple du chancelier de l’Echiquier, Philip Hammond, qui laisse sinon planer la menace d’une démission. Message bien entendu par Theresa May qui, lors de sa rencontre à Paris avec le président Macron, a indiqué vouloir le maintien d’un « partenariat profond et spécial » avec l’Union.

On est donc loin du ‘pas d’accord plutôt qu’un mauvais accord’ initialement programmé, beaucoup plus près d’un « scénario norvégien » qui verrait le Royaume-Uni conserver un accès au marché unique. Ce qui veut dire aussi que certains seraient contraints à Londres de ravaler leurs promesses matamoresques de bouter une fois pour toutes hors du Royaume-Uni les satanés Européens, leurs directives et l’insupportable briseuse de souveraineté qu’est la Cour de justice.

Voilà qui conduira Theresa May au supplice. C’est que, comme l’a récemment observé l’ancien ministre Michael Heseltine, « le Brexit est le cancer qui ronge le cœur du Parti conservateur ». Le scrutin du 8 juin a été une amère déconvenue pour les partisans du Brexit radical qui tenaient le haut du pavé en son sein ces derniers mois et années (EUROPE 11805) ; il ne signe pas pour autant leur... mort politique.

Bien au contraire. Sans doute puiseront-ils dans les probables assouplissements de la posture britannique face au ‘front’ européen le prétexte de se défaire d’une dirigeante défaite dans les urnes afin de pouvoir reprendre de plus belle leur offensive contre l’appartenance à l’Union.

Il faut s’en faire une raison et convenir avec notre confrère Thomas Hüetlin que « la promesse du Brexit a été dès le début imprégnée d’idéologie, un conte de fées basé sur un chauvinisme sombre » (Der Spiegel, 15 juin). En clair, dans un pays qu’ils dominent, les Anglais ont dû attendre l’Europe pour que leur nationalisme rentré trouve enfin à s’exprimer. Au fil des décennies et surtout au cours des dernières années, le travail de sape des extrémistes du Ukip de Nigel Farage et de tabloïds ayant prêté allégeance aux franges les plus réactionnaires d’Occident a conduit à kidnapper une majorité des députés conservateurs – tandis que les effets sociaux de la crise en Europe conduisaient beaucoup de leurs opposants travaillistes à ne plus voir dans l’Union qu’une menace dont il convenait de se protéger. C’est pourquoi le Brexit est devenu au fil du temps un dogme intouchable, ponctué in fine par ce mantra : le peuple a tranché ! Une fois pour toutes. D’ailleurs, ceux qui le mettent en doute, juges ou simples citoyens, ne sont-ils pas présentés par d’aucuns comme des « ennemis du peuple » ?

Pourtant, le peuple britannique a-t-il vraiment tranché ? A-t-il dit quel type de Brexit il voulait ? Non, pas le moins du monde. L’économiste Anatole Kaletsky voit seulement dans ces dérapages rhétoriques des injures à la démocratie bien plus graves que celles commises au pays de Donald Trump : « Aux États-Unis, un tel langage proto-fasciste se fait entendre aux franges extrémistes ; en Grande-Bretagne, même les médias traditionnels et les débats parlementaires présentent régulièrement les opposants au Brexit comme des intrigants antidémocratiques et des saboteurs antipatriotes » (Project Syndicate, 31 mai). Theresa May s’est accommodée de cette partition jusqu’au verdict du scrutin législatif. Pourquoi ? Serait-ce parce que la loi de celui qui crie le plus fort est désormais toujours la meilleure dans le pays de la Carta Magna ? Oui, mais pas seulement.

La Première ministre britannique n’a-t-elle pas convoqué le scrutin anticipé parce qu’elle savait que le gouvernement de Sa Majesté avait pris l’engagement, dans son Livre blanc sur le Brexit, de soumettre l’accord sur le « hard Brexit » qu’elle appelait de ses vœux à un vote des Communes et de la Chambre des Lords (EUROPE 11717). Peu importe qu’il ne soit pas précisé si ces votes seraient contraignants ou non, elle entendait disposer d’une majorité plus large que de 17 voix pour se prémunir de tout accident.

Sa stratégie a échoué, et la voilà désormais gros jean comme devant : elle se retrouvera très vite sous les feux croisés de ses « brexiters » extrémistes et de tous ceux qui, dans les travées de la Chambre des Communes, ne sont plus prêts à un Brexit à tout prix – et entendent le lui faire savoir.

Pire, elle se retrouve en réalité face à un péril bien plus grand encore car, cette fois, c’est le principe même du Brexit qui pourrait bien avoir été remis en cause.

La déconvenue électorale de Theresa May redonne des couleurs à tous ceux qui souhaitaient rester dans l’Union ou qui, plus fondamentalement, considèrent qu’un référendum consultatif ne pouvait conduire à ce que l’exécutif prenne le verdict populaire pour argent comptant et décide de le mettre en œuvre à son gré, le « hard Brexit » plutôt que toute autre solution moins problématique. L’économiste Anatole Kaletsky s’en étrangle : « Alors que de nombreuses démocraties matures exigeraient une super-majorité pour valider un changement constitutionnel aussi énorme que l’est le Brexit, le Royaume-Uni n’a jamais vu le besoin de tels checks and balances ». On ne peut confirmer plus clairement le sentiment de l’écrivain Ian McEwan selon lequel « un clan en grande partie composé de vieillards aigris, irritables même dans la victoire », sont « en train de façonner l’avenir du pays à rebours des inclinations de la jeunesse » en prenant énormément de libertés par rapport aux convenances démocratiques les plus élémentaires.

C’est à cette dérive suspecte sur le plan démocratique que le résultat du scrutin du 8 juin pourrait mettre le holà. Il semble évident que les parlementaires tiendront compte de l’avertissement donné par les citoyens et veilleront à ce que, par leur entremise, Westminster soit l’institution qui donne son « feu vert » final au résultat des négociations avec l’équipe de Michel Barnier. Dès lors, le piège se referme de manière inexorable pour Mme May qui, sous la pression des nombreux « Brexiters » rabiques de son parti et sachant qu’elle sera condamnée à réclamer l’onction du Parlement, pourrait se laisser tenter, pour conjurer le sort autant que faire se peut, par l’idée de... convoquer très vite de nouvelles élections législatives.

Toutefois, ses condisciples conservateurs lui en laisseront-ils seulement le temps ? Peu importe ! Ce qui compte, du point de vue européen, c’est que les cartes sont – grâce à Theresa May – en train d’être complètement rebattues au Royaume-Uni, et que le temps, sans doute, ne joue plus en faveur des idéologues voulant le Brexit. Cette fois, ce sont des citoyens qui veillent et des élus qui savent qu’ils ont à leur prêter l’oreille sous peine de désaveux plus cinglants encore à l’avenir.

Pour les Européens, il est donc urgent d’attendre tout en entamant aussi avec fermeté et fair-play les négociations avec les émissaires britanniques sur la base de positions communes qui, elles, ont le mérite d’être claires et précises (EUROPE 11806).

Comme l’a fort justement glissé le président Macron en recevant Mme May, il reste toujours possible pour le Royaume-Uni de revenir sur sa décision de franchir la porte de l’Union dans le mauvais sens. Les responsables européens seraient irresponsables s’ils ne saisissaient pas la main qui pourrait leur être lancée par des Britanniques dans les mois à venir et qui éviterait, aux uns comme aux autres, les coûts et les meurtrissures d’un divorce, même réussi.

Mais que les membres du Conseil européen le sachent aussi, il serait plus irresponsable encore qu’ils acceptent à nouveau un jour de satisfaire, comme ils l’avaient honteusement fait dans l’arrangement conclu avec David Cameron le 19 février de l’année dernière, aux exigences du gouvernement britannique en validant ce qui n’était rien d’autre qu’une dénaturation majeure du projet européen (EUROPE 11495). Cet arrangement est devenu caduc avec la décision de procéder au Brexit. Il ne peut en aucun cas renaître en cas de retour de l’enfant prodigue.

Mieux, les négociations, qui se sont ouvertes le 19 juin (EUROPE 11811), devraient alors carrément changer de nature : elles devraient porter sur la manière d’assurer que le Royaume-Uni ne soit plus un corps étranger entré dans l’Union pour mieux la détruire ! Elles devraient veiller à ce que les citoyens britanniques deviennent des citoyens européens comme les autres, tous unis par-delà leurs gouvernements.

 Michel Theys

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