Selon l'économiste hétérodoxe James K. Galbraith, « la politique des créanciers » qui n'en finit plus de frapper les pays les moins solides de la zone euro et, plus généralement encore, les citoyens européens les plus fragiles n'est rien d'autre qu'une « politique des huissiers » (voir Les Inrocks du 29 mai). Le propos prêterait presque à sourire si, dans son dernier ouvrage (« Et les faibles subissent ce qu'ils doivent ? »: voir la Bibliothèque européenne n° 1139 du 18 mai), son ami Yanis Varoufakis, cette « Brute » qui a des lettres, n'avait pas exhumé ce propos placé par Bertolt Brecht dans la bouche de l'un des personnages de son Roman de quat' sous: « La force brutale a perdu la partie. On ne délègue plus un seul assassin, je vous le dis, quand on peut déléguer un huissier ». Que la feue 'Troïka' puisse être assimilée à un syndicat d'huissiers ou, bien pire encore, à un équipage de croque-morts ne choque réellement, par les temps qui courent, que ceux qui ont pour seuls horizons le rond-point Schuman ou les allées du pouvoir dans les capitales…
Reste toutefois une question, essentielle: à qui profite le crime ? À l'Allemagne, bien sûr, admet « le Bon » Jacques Delors dans son livre d'entretiens avec la journaliste Cécile Amar (« L'homme qui ne voulait pas être roi »: voir la Bibliothèque européenne n° 1140 du 24 mai), elle qui « a profité de la zone euro parce que, faute d'évaluation, elle a pu exporter comme elle voulait ». C'est en réalité le fruit d'une machination mûrement réfléchie et méthodiquement mise en oeuvre depuis des décennies, accuse Varoufakis. Sa cible ? La Bundesbank qui, à l'en croire, est depuis longtemps, en Allemagne, un lieu de pouvoir auquel rien ni personne ne résiste. Pas même un chancelier: l'institution de Francfort n'a-t-elle pas eu ainsi, en 1966, la « peau » du chancelier Erhard, coupable d'avoir prêté l'oreille à des dirigeants américains alors soucieux de stabiliser le système monétaire de Bretton Woods plutôt que de soutenir sa permanente et obsessionnelle « croisade » contre la hausse des prix intérieurs ? Quand Helmut Schmidt s'en alla retrouver le président Giscard d'Estaing dans la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, le 15 septembre 1978, pour sceller l'accord bilatéral qui allait donner naissance au Système monétaire européen, Yanis Varoufakis ment-il en assurant que le chancelier « avait maintenu la Bundesbank et son propre cabinet dans l'ignorance (…), de peur d'un sabotage » par une citadelle prête à défendre jusqu'à la mort son autorité sur le mark ?
À l'évidence, inutile de chercher plus loin: les « intégristes allemands » ciblés par Delors sont là. Bien plus qu'à Berlin où, peut-être, Wolfgang Schäuble joue une partition écrite par d'autres, car, en réalité, la Bundesbank a emporté la mise sur le « front » monétaire européen aussi: n'est-ce pas elle qui est parvenue à imposer la charte qui place la Banque centrale européenne dans un corset ? Ne lui doit-on pas le refus, coulé dans le marbre des traités, de venir en aide aux États qui connaissent des difficultés, sous le prétexte qu'une dette commune inciterait les cigales à plus de laxisme encore ? En l'occurrence, accuse en substance Yanis Varoufakis, sous la baguette d'une Bundesbank atteinte de cécité dogmatique, l'Allemagne en arrive, avec le sort qu'elle réserve à la Grèce grâce au concours de membres d'une « zone mark » affublée d'une appellation cosmétique nouvelle, à injurier son propre passé, elle qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avait pu bénéficier, grâce aux Américains, d'une réduction drastique de sa dette...
Si la malformation de l'Union économique et monétaire est de cette nature, elle est majeure, car ce qui est bon pour l'Allemagne ne l'est pas fatalement pour toute la zone euro. Comment la France du président Mitterrand a-t-elle pu, dès lors, accepter ce marché de dupes ? Tout simplement parce que Paris, déjà sous le général De Gaulle, espérait mettre la puissance du mark sous le boisseau en acceptant une monnaie commune qui refléterait les réalités et préoccupations françaises. Pour Varoufakis, François Mitterrand aurait accepté de mettre la charrue avant les boeufs en estimant qu'un « gros nid de poule sur la route » de l'euro amènerait tôt ou tard ses successeurs et ses pairs à franchir le pas de l'union politique pour sauver la monnaie unique. Hélas, « les successeurs de Mitterrand et de Kohl ont été particulièrement déficients », observe avec amertume l'éphémère ministre grec des Finances. Cette fois, Delors se veut beaucoup plus brutal que lui, sa conscience lui dictant cette attaque au vitriol: « Les Français sont allergiques aux transferts de souveraineté. Ils préfèrent être entre les mains des comptables de la Commission qu'entre celles d'un pouvoir supranational ».
Quelle leçon tirer de cette pesante trilogie ? Elle est simple: Jean Monnet n'a-t-il pas été trahi par les dirigeants européens qui, depuis le début des années 80, s'échinent de plus en plus, de sommet en sommet, à coaliser laborieusement des États plutôt que de donner à leurs concitoyens, les citoyens européens, l'envie et les moyens de s'unir dans une Union européenne aboutie et protectrice ? Et à persévérer ainsi, ne prennent-ils pas le risque d'avoir à rester dans l'histoire comme les fossoyeurs du rêve européen qui se concrétisait ?
Michel Theys