Il est des formules qui font mouche autant qu'elles font mal. Voici quelques jours, le 29 mars, notre confrère Stéphane Foucart ouvrait sa chronique « Planète » dans Le Monde par la formule suivante: « Pas un mois ne se passe sans que le pire soit à craindre pour le projet européen. » Et d'énumérer tour à tour la crise des dettes souveraines, la montée des populismes, la « menace » d'un éventuel Brexit, le retour des frontières et des barbelés dans l'espace Schengen, son papier étant ensuite consacré au positionnement pour le moins bizarre qu'une instance qui ne l'est pas moins, l'Autorité européenne de sécurité des aliments basée à Parme, a adopté à propos du glyphosate. Il aurait pu ajouter à cette liste, depuis, l'incongruité référendaire née aux Pays-Bas, ce pays fondateur de l'Europe communautaire donnant de plus en plus l'impression de pouvoir se laisser séduire par les extrémistes et autres populistes qui s'en rêvent les fossoyeurs.
Ce sont autant de sujets graves, importants, qui mettent en jeu la crédibilité de l'Union européenne et de ses institutions aux yeux des citoyens, quand ceux-ci ne la mettent pas déjà carrément en doute. Sans doute les décideurs politiques européens sont-ils tentés de ne pas prêter trop attention à ces états d'âme citoyens, eux qui aiment à penser que le cadre national restera longtemps encore le lieu pour les réconforter, les protéger, le seul habilité à les représenter et les défendre. C'est précisément ce sentiment - qui domine vraisemblablement au sein du Conseil européen - qui est à la source de l'illisibilité actuelle du projet européen et, partant, de la défiance que de plus en plus de citoyens manifestent à son égard. Jacques Delors avait fort justement dit, en son temps, que l'on ne pouvait pas tomber amoureux d'un marché, fut-il unique ; on serait enclin, aujourd'hui, d'ajouter qu'on ne prend pas des mouches avec du vinaigre. Or, les sujets mentionnés plus haut disposent tous de la dose d'ingrédients amers requis pour que la grimace devienne la règle.
Que l'Europe puisse à nouveau amener ses citoyens à sourire est un des objectifs qui sera poursuivi avec opiniâtreté dans « Repères ». À cette fin, il faudra écrire et lire certaines vérités qui dérangent, voire qui fâchent. Des vérités qui ne doivent évidemment pas être prises comme « la » vérité, la seule, l'unique, mais bien comme des angles de vue, des points de repère permettant de prendre du champ par rapport à l'actualité chaude, de dégager le sens - ou, parfois, le non-sens… - de décisions prises dans l'urgence par le monarque collectif qu'est devenu le Conseil européen.
Prenons la question, horrible du point de vue humain, des réfugiés qui n'ont cessé de se lancer, ces derniers mois, vers les côtes méridionales de l'Union. Énormément de choses sont à dire, et au moins autant à déplorer, quant à la manière dont les Vingt-huit ont jusqu'à présent géré cette crise humanitaire. Constatons seulement, à ce stade, que la Commission européenne s'est comportée avec responsabilité et honneur quand elle a proposé aux États membres de se répartir des quotas de réfugiés ; les États membres qui les ont refusés ou se sont contentés de faire mine de les accepter n'ont pas seulement commis une erreur, mais bien une faute morale qui empêchera pour longtemps l'Union de faire la leçon au monde. Mais cette faute morale va bien plus loin encore, et elle remonte dans le temps. Qui oserait aujourd'hui prétendre de bonne foi que, hier, au tournant du millénaire, les États membres de l'Union n'avaient pas, toute honte bue, demandé à Kadhafi et à ses suppôts de jouer aux soldats supplétifs de leur(s) politique(s) anti-immigration ? Qui oserait assurer, la main sur le coeur et la conscience en paix, que le dictateur libyen n'a pas été honteusement « rétribué » par les dirigeants politiques européens pour cette basse besogne, son régime dictatorial regagnant dans l'aventure l'apparence déplacée d'une respectabilité internationale ?
La politique, c'est vrai, n'est pas affaire de morale, seulement d'efficacité par rapport aux objectifs que l'on s'est assignés. Il est légitime que l'Union européenne ne veuille pas accueillir « toute la misère du monde », pour reprendre l'expression de l'ancien Premier ministre français Michel Rocard. Mais le cynisme de la realpolitik peut-il être poussé jusqu'à confondre des migrants et des réfugiés ? N'est-ce point tomber de Charybde en Scylla que de céder à la tentation de se défausser dans cette affaire sur le régime turc ? Attention, Erdogan n'est pas Kadhafi. L'un était un dictateur de la pire espèce, l'autre est un président élu de manière démocratique. Mais ce dernier joue sa propre partition, suscitant de plus en plus de doutes, y compris au sein même de son pays. Le journaliste Can Dündar, qu'il poursuit actuellement en justice, a confié à notre consoeur Marie Jigo dans Le Monde que les Européens se fourvoyaient en composant avec lui: « En voulant remédier à la crise des réfugiés, ils risquent de susciter une nouvelle arrivée de réfugiés politiques. Un de ces jours, Turcs et Kurdes pourraient frapper à la porte de l'UE pour demander l'asile. » Les membres du Conseil européen ont-ils pris cette éventualité en considération ? Pas sûr, hélas…
Michel Theys