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Bulletin Quotidien Europe N° 11501
Sommaire Publication complète Par article 37 / 37
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 1128

*** PIERRE DE BOISSIEU, POUL SKYTTE CHRISTOFFERSEN, JACQUES KELLER-NOËLLET, CHRISTINE ROGER, DAVID GALLOWAY, JIM CLOOS, LUK VAN MIDDELAAR, GUY MILTON, THERESE BLANCHET, ANDRE GILLISSEN: National Leaders and the Making of Europe. Key Episodes in the Life of the European Council. John Harper Publishing (27 Palace Gates Road, London N22 7BW, UK. Tél.: (44-1767) 604951 - Courriel: coutserv@turpin-distribution.com - Internet: http://www.johnharperpublishing.co.uk ). 2015, 320 p., 18 £, 25 €. ISBN 978-0-9929748-9-3.

Voici un livre qui constitue, en soi, un événement. Que des hauts fonctionnaires ayant opéré dans les coulisses du Conseil européen et en connaissant beaucoup d'arcanes s'entendent pour dévoiler leurs souvenirs des « sommets » européens marquants auxquels ils ont participé relèverait presque d'une plaisante incongruité (en tout cas pour ceux qui se souviennent du goût du secret qui fut très longtemps cultivé dans les milieux diplomatiques) - et carrément de l'aubaine pour le journaliste signataire de ces lignes qui a eu à couvrir bon nombre d'entre eux. Grâce à leurs regards, ce sont ainsi des pages importantes de l'histoire de la construction européenne qui reprennent vie, offrant aux lecteurs de ces chapitres des souvenirs personnels - et habilement anonymes, aucune de ces contributions n'étant attribuée à un auteur spécifique - qui éclairent fort utilement les rencontres des chefs d'État et de gouvernement, leurs décisions et leurs échecs, soit autant de rendez-vous qui ont façonné l'Europe communautaire au cours des dernières décennies et qui, dans bien des cas, expliquent… pourquoi l'Union européenne est devenue ce qu'elle est.

Comment, à titre d'exemple, comprendre le bras de fer qui a opposé David Cameron à ses pairs voici quelques jours si l'on ne remonte pas, entre autres, au problème budgétaire britannique qui a empoisonné les relations entre Londres et ses partenaires européens dès l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher jusqu'au Conseil européen de Fontainebleau des 25 et 26 juin 1984 ? « Le prix d'un nouveau départ » est le titre du troisième chapitre qui rappelle les différentes étapes de cet épisode: la « déclaration de guerre » de la « Dame de fer » lors d'une conférence de presse à l'issue du Conseil européen de Dublin de décembre 1979 (« Nous ne demandons pas un penny d'argent de la Communauté pour la Grande-Bretagne. Ce que nous demandons, c'est une part très importante de notre propre argent » ; la tentative de Margaret Thatcher d'utiliser le (pseudo) compromis de Luxembourg pour bloquer la fixation des prix agricoles pour obtenir gain de cause sur le plan budgétaire, manoeuvre déjouée par un ministre belge de l'Agriculture qui, en imposant une prise de décision à la majorité qualifiée, ne savait sans doute pas qu'il tuait les chances de Jean-Luc Dehaene d'être choisi comme président de la Commission lors du Conseil européen de Corfou en juin 1994 (épisode relaté en long et en large dans le chapitre 9), sans compter celle de Guy Verhofstadt par la suite ; avant le Conseil européen d'Athènes qui suivit, le souvenir du secrétaire d'État Grigoris Varfis voyant les ministres Cheysson, Delors et Rocard débouler dans son bureau tels les « gangsters d'un film français » pour lui dire que les idées de compromis avancées par la Présidence grecque étaient « complètement inacceptables », ce sommet ayant d'ailleurs été le premier à n'avoir pas été ponctué par des « Conclusions de la Présidence » ; à l'issue de la première journée de travail à Fontainebleau, le commentaire en salle de presse du Premier ministre grec Andreas Papandreou selon lequel le Royaume-Uni… « rendrait un grand service à la Communauté en la quittant » ; la bataille en fin de compte gagnée par Mme Thatcher à Fontainebleau, mais qui fit aussi que cette dame « qui n'a jamais réussi à être en bons termes avec ses collègues » finit par perdre « la guerre visant à donner au Royaume-Uni un rôle central dans la détermination de l'avenir de l'intégration européenne ». Voilà qui incite évidemment à se poser la question de savoir si Cameron mérite plus qu'elle d'y parvenir trente ans plus tard !

Les faits et anecdotes rapportés dans ces pages sont tous éclairants. A travers eux se dessine bel et bien, ainsi que l'affirment les auteurs dans leur préface collective, « l'histoire de la façon dont les dirigeants nationaux en sont venus à être la force motrice derrière les décisions stratégiques de l'Union européenne ». Sur le fond, leur témoignage se doit toutefois d'être pris avec précaution car, à l'évidence, leur loyauté envers cette enceinte devenue récemment institution traduit aussi leur attachement à une vision spécifique de la manière dont l'Europe doit se construire. Dans le premier chapitre consacré à la naissance du Conseil européen à l'initiative du président Giscard d'Estaing, ils se plaisent ainsi à souligner ce propos que ce dernier a prêté à Jean Monnet: « La création du Conseil européen, qui vous est due, est la décision la plus importante en faveur de l'union de l'Europe depuis la signature du traité de Rome ! » . Que le « père de l'Europe » ait accueilli favorablement l'apparition de cette enceinte réunissant les plus hauts dirigeants politiques des États membres est un fait avéré, mais est-il acquis qu'il tiendrait toujours le même raisonnement aujourd'hui ? Les auteurs n'en doutent pas, eux pour qui il est heureux et naturel que le Conseil européen ait cessé d'être « quelque chose ressemblant à une conférence diplomatique » pour devenir l'incarnation de l'autorité politique européenne, la seule qui puisse être légitime dans la mesure où elle la seule qui puisse marier tant les sensibilités nationales que l'intérêt européen. C'est grâce à eux, expliquent-ils, que l'Union n'est pas un « Bruxelles bureaucratique » qui imposerait ses volontés aux citoyens européens, mais bien l'affaire de « dirigeants élus prenant des décisions collectives au nom de leurs électorats sur des questions qui ont un impact réel sur les sociétés et les citoyens européens ». Pourtant, que ce dirigeant collectif n'ait pas de comptes à rendre aux élus européens que ses centaines de millions de citoyens se choisissent tous les cinq ans ne pose aucun problème aux auteurs. Que dans de plus en plus de dossiers - l'horrible défi posé par les réfugiés est le dernier en date -, les égoïsmes nationaux les moins nobles triomphent jusqu'à la nausée par la grâce d'un intergouvernementalisme échevelé qui bafoue l'esprit communautaire ne leur pose-t-il réellement aucun problème, de conscience par exemple ? Dans son avant-propos, Herman Van Rompuy avance cette interprétation: « la responsabilité principale d'un président du Conseil européen est d'être un gardien de la confiance: préserver la confiance et l'aider à grandir parmi les dirigeants, afin qu'ils puissent travailler ensemble et contribuer à rétablir la confiance des gens en l'Europe ». A la lumière des décisions qui ont été prises lors du dernier Conseil européen, est-il vraiment sûr que la confiance entre M. Cameron et ses pairs a augmentée ? Peut-être, mais ne serait-il pas à coup sûr absurde de penser que la confiance des citoyens en l'Union a grandi dans l'aventure ? Poser cette question, c'est évidemment y répondre…

Michel Theys

*** ANNA PACZESNIAK, JEAN-MICHEL DE WAELE (sous la dir. de): Comprendre la Pologne. Société, politique et institutions. L'Harmattan (5-7 rue de l'École-Polytechnique, F-75005 Paris. Courriel: diffusion.harmattan@wanadoo.fr - Internet: http://www.harmattan.fr ). 2016, 284 p., 30 €. ISBN 978-2-343-06510-6.

Si elle n'est pas à placer dans le même sac que la Hongrie de Viktor Orban, la Pologne ne compte pas pour autant parmi les pays qui, à l'heure actuelle, donnent force et vigueur au projet européen. Pourquoi en est-il ainsi ? La réponse à cette question n'est pas simple, tant il est vrai que les pays qui sont entrés dans l'Union lors de l'élargissement big bang de 2004 restent encore et toujours largement méconnus. D'où l'intérêt évident de cet ouvrage qui offre un panorama complet de la Pologne des vingt-cinq dernières années, passant en revue les transformations politiques, économiques et culturelles qui ont résulté de la chute du rideau de fer et, partant, accompagné la restauration de la souveraineté polonaise.

Cette présentation de nature scientifique est d'autant plus intéressante qu'elle est le fait d'experts scientifiques polonais, le Pr. Jean-Michel De Waele (Université libre de Bruxelles) étant l'exception qui confirme cette règle. Une attention toute particulière est bien entendu accordée au parcours européen de la Pologne, Joanna Dyduch et Anna Paszesniak (toutes deux chercheuses à l'Université de Wroclaw, la deuxième étant aussi active au sein du Centre d'étude de la vie politique de l'ULB) en passant méthodiquement en revue les différentes étapes, les acteurs partisans et les sources de tensions. Leur collègue Andrzej Dybczynski discerne dans le même esprit trois phases dans la politique étrangère du pays, laquelle tend, selon lui, de plus en plus à s'européaniser après un temps où le seul souci de Varsovie était de « garantir la souveraineté de la Pologne » - ce qui reste vrai de nos jours, semble-t-il… - et une période où un attachement inconditionnel aux États-Unis a mis en péril l'insertion dans le projet européen. D'autres dossiers forts tels les relations à nouer avec les partenaires orientaux et la très sensible problématique énergétique sont aussi décryptés. Les autres contributions portent notamment sur les transformations démocratiques qui ont été spécifiques à la Pologne, la gestion de l'héritage communiste, la politique économique et sociale, le rôle de l'Église catholique - qui reste considérable, même si Slawomir Mandes (Université de Varsovie) montre qu'un processus de sécularisation est à l'oeuvre - et l'importance du secteur agricole. Un ouvrage très complet.

(MT)

*** DIMITRIS IOANNOU: En disséquant la crise. Éditions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél.: (30-210) 3822496 - fax: 3809020 - Courriel: papazisi@otenet.gr - Internet: http://www.papazisi.gr ). 2015, 322 p., 18 €. ISBN: 978-960-02-3167-0.

La manière dont la crise que l'économie grecque connaît actuellement est « lue » est complètement fausse, ce qui empêche d'adopter et de mettre en oeuvre des politiques qui seraient capables de ramener, dans un délai relativement court, le pays sur le chemin du développement. Tel est le point de vue que défend l'auteur de ce livre en dénonçant les concepts théoriques inadaptés et les idées préconçues qui prévalent, soit pour des raisons de facilité politique, soit pour des raisons de paresse intellectuelle. Du coup, en tant que peuple et en tant que société, les Grecs se retrouvent épuisés dans une impasse, aux prises avec des adversaires imaginaires qui n'ont pas de relations causales avec les maux qui tourmentent le pays. Le problème de ce dernier, pour ce qui est de l'économie, n'est rien d'autre que le produit d'une malformation structurelle chronique et de l'asymétrie entre la consommation et la production, maladies incubées longtemps avant le déclenchement de la crise de la dette du fait de mauvaises politiques économiques et de choix stratégiques calamiteux. Sur le plan idéologique, le problème est le produit d'une dysplasie culturelle chronique et d'une asymétrie fondamentale entre la croyance naïve que l'appartenance à des institutions comme l'Union européenne et la zone euro pourrait en elle-même garantir automatiquement des progrès du pays vers la prospérité et de la modernité, mais aussi du refus simultané de s'adapter aux réalités économiques telles qu'elles prévalent dans le pays, mais aussi au sein de l'Union et dans l'économie moderne mondialisée. Dès lors, arrêter de blâmer les étrangers comme étant les responsables de toutes les difficultés rencontrées par le pays et assumer avec honnêteté et courage ses propres responsabilités est un impératif moral pour le peuple grec, faute de quoi il sera même inutile de tenter de sortir de la crise et d'oeuvrer à un rebondissement national.

(AKa)

*** COSTAS STRATILATIS: Le système politique grec à un tournant critique. Les conditions institutionnelles et la Constitution. Éditions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél.: (30-210) 3822496 - fax: 3809020 - Courriel: papazisi@otenet.gr - Internet: http://www.papazisi.gr ). 2015, 280 p., 14 €. ISBN 978-960-02-3150-2.

Parmi les facteurs qui expliquent la gravité extrême des conséquences de la crise financière mondiale sur l'économie grecque, les conditions institutionnelles spécifiques au système politique grec occupent une place de choix. Dans cette étude, un docteur en droit constitutionnel formé à l'Université Aristote de Thessalonique et à la London School of Economics and Political Science tente de faire la lumière sur les causes du drame vécu par la Grèce en revisitant notamment le travail des auteurs Acemoglou et Robinson sur les origines de la prospérité et de la pauvreté. Costas Stratilatis note que pendant les années critiques allant de 2010 à 2014, le cercle vicieux entre les pathologies institutionnelles et la tendance à la fermeture de l'économie a constitué un cocktail détonnant qui a entraîné l'effondrement de la crédibilité politique, l'affaiblissement de la qualité constitutionnelle, des perturbations graves du fonctionnement de la démocratie parlementaire, la persistance intolérable et croissante de la corruption, du favoritisme et de la poursuite des intérêts privés, sans parler de l'indifférence des médias pour ce qui est de leur rôle constitutionnel. Un renversement électoral tel que celui enregistré en janvier 2015 n'est pas suffisant pour renverser ces différentes tendances, tant il est vrai que c'est une… régénérescence des institutions qui est requise.

(AKa)

*** PERIKLIS NEARCHOU: La Grèce en danger. Des idées et des positions pour une réorganisation nationale. Éditions Limon (2-4 rue Nikitara, GR-Athènes. Tél.: (30-210) 3227323 - fax: 3227324 - Courriel: ekd.limon@gmail.com). Collection « Politique - Économie: la réalité grecque ». 2015, 656 p., 37,10 €. ISBN 978-618-80882-5-2.

La catastrophe sans précédent dans laquelle est aujourd'hui plongée la Grèce est, en cette période de paix, l'incarnation de la faillite du système politique grec et de l'action menée par les partis politiques au cours des trois dernières décennies. Du coup, la Grèce a été ravalée au rang de cobaye et a été amenée à tester, sous le couvert de l'Europe, les remèdes austéritaires extrêmes qui ont été prescrits au nom du néo-libéralisme et de la mondialisation la plus agressive. Du coup, dans cette histoire, l'identification de l'Europe à la mondialisation est également actée. Docteur en sciences politiques et sociales de l'Université de la Sorbonne, Periklis Nearchou, longtemps ambassadeur un peu partout dans le monde et chroniqueur dans plusieurs journaux grecs, explique dans ce livre que la Grèce est aujourd'hui confrontée à un triple risque, à savoir ceux: 1) d'un désastre économique structurel, faute d'un potentiel de croissance pendant un temps indéterminé ; 2) de l'exploitation de la faiblesse économique du pays, avec des pressions et un chantage sur les questions nationales et, par conséquent, des menaces pour la sécurité nationale ; 3) de la dégradation du pays suite à l'application de politiques favorisant le néo-libéralisme et la mondialisation, de l'Europe à l'international. Comment le peuple grec peut-il réagir face à ce triple risque ? Ce livre suggère des idées et des pistes susceptibles de conduire à une refonte nationale et à permettre au peuple grec de se bâtir un avenir qui soit digne de son histoire et de sa culture.

(AKa)

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