À première vue, la réalité a démoli deux positions importantes soutenues au cours des années par cette rubrique: a) le développement d'un dialogue permanent entre l'UE et la Russie permettant de normaliser leurs relations, à la place de l'avalanche de mesures de rétorsion ruineuses pour les deux parties ; b) la sortie de la Grèce de la zone euro, si elle n'est pas en mesure d'en respecter les règles.
Or, dans l'un comme dans l'autre cas, des évolutions radicales sont en cours ou attendues et méritent quelques considérations. Mon sujet d'aujourd'hui est la question russe, le problème grec sera analysé dans le commentaire suivant.
Démarches russes. Moscou a fait le premier pas dans le sens d'un apaisement de ses relations avec l'UE par un communiqué du ministère des Affaires étrangères (amplement résumé à la fin de la semaine dernière dans notre bulletin). Ce dernier, en substance, condamne la politique « des sanctions qui ne mènent nulle part et qui ne font que porter préjudice aux peuples et aux économies de nos pays », et regrette que dans l'UE « une minorité agressive » utilise la crise ukrainienne pour « contrecarrer le bon partenariat entre la Russie et l'UE ». En même temps, l'ambassadeur russe auprès de l'UE, Vladimir Chizhov, a diffusé via l'agence russe Tass une déclaration dans laquelle il souligne que l'UE « soumet à des tests supplémentaires le partenariat entre la Russie et l'UE, ce qui est regrettable » (EUROPE 11243).
Certes, l'attitude russe doit être confirmée par des faits réels ; mais ces déclarations sont significatives. Pourquoi l'UE ne pourrait-elle pas répondre sur un ton analogue ? Il n'est pas question, bien entendu, que l'UE réduise sa fermeté dans la défense de ses intérêts ; l'objectif est de remplacer par le dialogue le caractère automatique des sanctions réciproques ou, du moins, que toute négociation ne soit plus impossible a priori.
Politique commune absente ? Certes, il existe dans l'UE des forces politiques et des États membres réticents, ou franchement opposés, à toute coopération avec la Russie ; des raisons historiques et surtout la géographie justifient ou expliquent ces attitudes. On peut donc comprendre que le président actuel du Conseil européen, Donald Tusk, étant polonais, soit pour la fermeté. Mais certains États membres ne cachent pas leur intérêt pour le dialogue direct avec Moscou. Le rédacteur en chef de notre publication EDD considère, lui, (dans le n° 764 du 3 février) que l'UE n'a pas une véritable politique étrangère commune, mais agit à travers une succession de compromis qui s'efforcent de concilier les intérêts immédiats des différents États membres. M. Jehin divise ces derniers en trois groupes: ceux qui s'inquiètent de la politique impérialiste russe (Pologne, pays baltes, Roumanie…) ; ceux qui sont enclins à la coopération avec la Russie (France, Hongrie, Grèce…) et ceux qui sont à son avis traditionnellement alignés sur les positions américaines (Royaume-Uni, Suède, Danemark…). Dans ce contexte, les intérêts de l'Allemagne seraient moins uniformes (je rappelle quand même que Mme Merkel parle le russe et qu'elle est souvent au téléphone avec M. Poutine).
Pour donner la parole aux peuples. Il reste à se demander pour quelle raison personne, à ma connaissance, ne pose une question très simple: pourquoi ne pas donner directement la parole aux peuples concernés ? Au moins deux pays de l'UE ont connu des situations plus ou moins analogues à celle que vit actuellement l'Ukraine de manière dramatique: au Royaume-Uni, les Écossais ont négocié et ensuite voté le régime qu'ils souhaitaient ; en Espagne, une partie de la Catalogne aspire à l'indépendance. Mais ces cas sont traités d'un point de vue politique et juridique ; l'époque des guerres est heureusement dépassée. C'est dans le même sens que devrait évoluer le problème ukrainien, sans oublier que ceux qu'on appelle les séparatistes russes sont de vrais Russes.
Certes, Moscou aussi doit faire des concessions. Est-il justifié, par exemple, que la cité où est né Emmanuel Kant (anciennement Königsberg, aujourd'hui Kaliningrad) soit une petite enclave russe en territoire allemand ? Il est vrai que les Russes ont fait de leur mieux pour donner à cette ville un caractère spécial qui justifie leur présence ; mais l'anomalie de cette inclusion russe en terre étrangère demeure bizarre.
Que chacun fasse l'effort qui lui revient et la situation sera meilleure pour tous.
(FR)