*** DAVID ENGELS: Le déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine - quelques analogies historiques. Editions du Toucan (25 rue Vézelay, F-75008 Paris. Courriel: contact@editionsdutoucan.fr - Internet: http://www.peterlang.com ). 2012, 379 p., 20 €. ISBN 978-2-81000-524-6.
Ce livre mérite sans conteste un prix pour l'originalité du regard que son auteur porte sur l'Europe telle qu'elle se construit désormais depuis plus de soixante ans. Titulaire de la chaire d'histoire romaine à l'Université libre de Bruxelles, le Pr. David Engels s'y emploie à montrer que l'Union européenne à beaucoup à apprendre, pour se comprendre elle-même et renouer le lien avec ses citoyens, de la culture gréco-romaine qui prévalait à l'époque de la République romaine tardive, juste avant que les César et l'Empire ne s'imposent. Pour l'auteur, si l'Union européenne traverse aujourd'hui une « grave crise de légitimité », c'est parce que les princes qui la dirigent l'ont plongée, au fil des six décennies qui précèdent, dans une crise d'identité liée à un rejet constant des valeurs traditionnelles du passé et à la « tentative aussi désespérée qu'infructueuse » de construire une « nouvelle identité collective européenne basée sur des idéaux universalistes » impersonnels, qu'il s'agisse de la démocratie, des droits de l'homme, de la tolérance ou du libre-échange. Or, affirme David Engels, « l'Europe n'a pas besoin de se construire artificiellement une nouvelle identité comme le ferait une entreprise commerciale récemment fondée », mais bien à comprendre et à assumer « l'identité territoriale et culturelle que lui imposent ses traditions historiques forgées dans des siècles d'antagonismes constructifs avec les autres cultures font elle émerge ou qui l'entourent ». En clair, le salut ne procèdera pas de la « table rase de l'idéalisme kantien », mais d'une réconciliation avec des valeurs depuis trop longtemps perdues ou reniées…
Par le biais d'une approche comparatiste de l'histoire, le Pr. David Engels montre combien la crise identitaire que traverse l'Union a connu un précédent au temps de la Rome de la République tardive et que des leçons peuvent sans doute en être tirées. C'est que « pendant les dernières décennies de la République romaine comme durant les XXe et XXIe siècles européens, les tendances à ouvrir la citoyenneté et la notion d'identité d'une société à des concepts dépassant largement le cadre initial » furent… légions et très profondément interdépendantes, conduisant dans chaque cas à ce que ces sociétés se coupent de leurs citoyens, déboussolés et comme abandonnés dans un nouveau monde inconnu. Ces malaises et ce mal-être sociétaux sont analysés, à deux mille ans de distance, sur la base de valeurs précises répertoriées dans le cadre de l'Eurobaromètre - ce qui permet à l'auteur de noter que les citoyens ne peuvent classer que celles qui leur sont proposées, ce procédé étant, selon lui, « tout à fait représentatif de la démocratie modérée (ou dirigée ?) prônée par l'Union »… Dans un premier temps, il se focalise ainsi sur les valeurs identitaires à connotation sociale, de la transition entre l'identité basée sur l'ethnie et celle basée sur des valeurs cosmopolitiques aux effets de l'épanouissement personnel sur l'évolution des ambitions et de la vie sociale du monde occidental en passant par le respect de la vie (famille et procréation) et l'égalité des sexes et des chances qui, « ayant créé une société radicalement différente de celle de nos ancêtres, (…) avantage l'individu avant toute structure sociale ». Il porte ensuite son regard sur la religion et la culture européenne - qui, relève-t-il, n'est abordée dans le questionnaire, fait lui aussi révélateur, qu'en creux, sous la forme du « respect des autres cultures » - avant de s'intéresser à l'attachement identitaire aux idées politiques: l'importance accordée au libertés individuelles qui lui permet d'observer « la place grandissante faite à la sécurité du citoyen au détriment d'une liberté construite sur la conscience de l'ordre » ; la démocratie avec, entre autres, la responsabilité des représentants démocratiques vis-à-vis de leurs électeurs ; l'importance accordée à l'Etat de droit dans le contexte européen, « sa gestion glissant de plus en plus aux mains de la technocratie »… Finalement, il aborde l'Union comme corps politique à la lumière de l'importance accordée à la paix ainsi qu'à la solidarité, celle-ci dépassant « de plus en plus le modèle fédéral initial, s'apparentant ainsi à un mode de fonctionnement qu'on pourrait qualifier d'impérial ».
La crise actuellement vécue par la Grèce et d'autres pays du sud européen est là pour prouver, explique David Engels, « que l'Union est parfaitement capable d'agir en tant qu'entité impériale », tant il est vrai « qu'un empire, contrairement à une fédération, est structuré par la domination d'un ou plusieurs groupes ethniques ou civiques sur d'autres groupes n'ayant pas les mêmes droits ». L'auteur a-t-il tort lorsqu'il avance que, à bien des égards, la « Troïka fait penser à de véritables gouverneurs provinciaux » du temps de l'Empire romain ? A l'évidence, peu de citoyens grecs seraient enclins à le démentir… Et nombreux sont les citoyens européens qui ne sont sans doute pas loin de penser que « des cartels de nations réussissent, par divers moyens, à imposer leur vision à d'autres nations », celui qui s'agrège autour de l'Allemagne étant le plus décisif du moment. Ainsi, parce que les Vingt-huit n'ont pas voulu une Europe fédérale, « l'Union européenne est-elle en bonne voie pour se transformer en une structure impériale en pleine expansion et aux frontières souples ». Dans un postscriptum, l'historien cède la plume au citoyen engagé qui n'exclut pas, « compte tenu du manque d'estime dont souffre aujourd'hui la démocratie moderne et de la menace d'une crise économique et sociale sans précédent depuis les années 1920 », le recours volontaire à de nouveaux César. Et l'auteur d'expliquer que si Rome tomba dans les mains d'une nouvelle noblesse impériale, cette élite trouve aujourd'hui « son pendant embryonnaire dans la bureaucratie européenne, curieux mélange de méritocratie, de technocratie et de népotisme à peine contrôlé par les instances démocratiques ». Voilà qui ne vaudra pas à David Engels que des lecteurs ravis, mais qui a au moins l'incontestable mérite de faire réfléchir. Autrement !
Michel Theys
*** GERARD DUSSOUY: Contre l'Europe de Bruxelles: fonder un Etat européen. Editions Tatamis (103 rue Albert Ier, F-41000 Blois. Tél.: (33-9) 54302040 - Courriel: editions.tatamis@gmail.com - Internet: http://www.tatamis.fr ). 2013, 189 p., 10 €. ISBN 978-2-917617-61-8.
Voici un livre dérangeant. Œuvre d'un professeur émérite de géopolitique à l'Université Montesquieu de Bordeaux, il inquiète dès la préface que signe Dominique Venner, intellectuel et essayiste français classé à l'extrême de la droite qui s'est donné la mort le 21 mai dernier à Notre-Dame de Paris pour protester contre la décadence à laquelle l'immigration afro-maghrébine condamne, selon lui, la France et l'Europe. L'auteur du livre partage-t-il toutes les convictions du préfacier ? Peut-être pas, mais il est des proximités intellectuelles qui inquiètent, des idées partagées qui alertent, des rencontres idéologiques qui peuvent semer le doute et poser question. Tel est le cas avec ce livre qui est résolument pro-européen. Mais de quelle Europe, de quel type d'Europe s'agit-il ? Certainement pas, se réjouit Dominique Venner dans sa préface posthume, du « cauchemar technocratique et mondialiste de Bruxelles ». Non, Gérard Dussouy ne veut plus d'une Europe qui souffre du « syndrome caractéristique des fins de cycle civilisationnel », à savoir « celui de la décadence de Rome » se caractérisant notamment par « l'effondrement démographique et la submersion migratoire, le vieillissement des élites et le délitement des cultures nationales, l'anomie sociale et le sauve-qui-peut individualiste, la mise en cause de l'identité étatique (…) au nom des nouvelles croyances et de l'Islam en particulier(…) », etc. Parce qu'il ne se résout pas à cette agonie, l'auteur appelle de ses vœux l'émergence d'un « Etat européen, à la fois supranational, fédéral et identitaire », sermonnant les dirigeants européens en ces termes: « En s'accrochant au dogme suranné de la souveraineté nationale, parce que dépassé par les réalités de la puissance mondiale, ils ajoutent au syndrome romain, qui les affecte tous, le syndrome byzantin, qui les rend impuissants bien que réunis ». Le propos est sympathique et l'analyse n'est à l'évidence pas fausse. Le problème réside dans les vues idéologiques sous-jacentes qui voient aussi l'auteur inviter, par exemple, « à l'union des dernières forces vives du continent dans un ensemble qui devrait être (…) un bloc euro-russe, parce que la Russie fait partie de l'Europe et lui est indispensable ». Donc, intelligent et dérangeant à la fois…
(MT)
*** ANTOINE VAUCHEZ, BRUNO DE WITTE (sous la dir. de): Lawyering Europe. European Law as a Transnational Social Field. Hart Publishing (16 C Worcester Place, Oxford, OX1 2JW. Tél.: (44-1865) 517530 - fax: 510710 - courriel: mail@hartpub.co.uk - Internet: http://www.hartpub.co.uk ). Collection "Modern Studies in European Law", n° 37. 2013, 297 p., 50 £. ISBN 978-1-84946-378-2
Réunissant d'éminents spécialistes du monde académique, des juristes comme des politologues et des sociologues, cet ouvrage a été conçu pour combler un vide, à savoir le déficit d'attention accordée jusqu'ici aux avocats et autres juristes impliqués dans les fondations du processus d'intégration européenne et, partant, du droit européen. En clair, ses auteurs s'emploient à faire comprendre que le droit européen est la résultante de phénomènes sociaux et politiques, l'action des tribunaux européens n'en étant que l'expression judiciaire finale. A cette fin, ils décrivent le rôle des acteurs très divers qui se cachent derrière les normes et décisions juridiques, ce qui leur permet de donner une idée plus complète de la manière dont l'Union européenne et son droit évoluent. Bien que les contributions couvrent un large spectre de domaines et de périodes, des débuts de l'intégration juridique européenne à la récente saga constitutionnelle, elles n'en sont pas moins toutes connectées d'une manière ou d'une autre, ce qui n'a pas empêché le politologue Antoine Vauchez (CNRS et Centre européen de sociologie et science politique à l'Université Paris I - Sorbonne) et le juriste Bruno de Witte (Université de Maastricht et Centre Robert Schuman de l'Institut universitaire européen de Florence) de les répartir en quatre parties. La première porte sur les acteurs institutionnels permanents, à savoir les juges de Luxembourg, les « initiés » de la Convention européenne des droits de l'homme et les services juridiques des institutions de l'Union. Intitulée « Centres et périphéries », la deuxième section examine la structure hybride et complexe de ce domaine juridique travaillé à la fois par des dynamiques nationales et transnationale. Sous le titre « Les élites européennes et leurs titres de compétences juridiques », ce sont les institutions et professions agissant en dehors du domaine juridique stricto sensu qui se retrouvent analysées, une attention toute particulière étant accordée aux évolutions observées du côté des consultants commerciaux. Enfin, quatre derniers auteurs s'intéressent au « rôle contesté du droit dans le gouvernement de l'Europe ».
(MT)
*** Politique. Revue de débats. ASBL Politique (9 rue du Faucon, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 5386996 - Courriel: secretariat@politique.eu.org - Internet: http://politique.eu.org ). Septembre/octobre 2013, n° 81, 84 p., 9 €. Abonnement: 40 €.
Aujourd'hui président du Parti socialiste de la Belgique francophone, Paul Magnette rend hommage, dans ce numéro de Politique, au professeur de sciences politiques Eric Remacle qui, récemment décédé, fut son collègue à l'Université libre de Bruxelles et avec qui il discerna dans un livre collectif, voici plus de dix ans, un « nouveau modèle européen ». Ils y avaient constaté, sans déplaisir, que l'intergouvernemental montait en puissance et « conduisait à développer des nouvelles formes de coopération, plus souples, plus fluides que les traditionnels mécanismes communautaires », ce qui renforçait « l'intensité de l'intégration européenne ». Aujourd'hui, le président du PS s'en mord les doigts, reconnaissant que les politologues n'avaient pas anticipé la « profonde dégradation de l'objet européen qui se tramait en ces jours où l'euro entrait en scène », la droite ayant depuis accaparé ce modèle institutionnel pour renforcer jusqu'à l'excès « la pression qui pèse sur les mécanismes de régulation et de solidarité ». Comme en écho à cette désillusion, un dossier est consacré dans ce numéro à l'éventuel « retour de la gauche radicale » à travers des partis désormais moins enclins à rêver au « grand soir de la grève générale insurrectionnelle » qu'à défendre l'Etat social et les services publics face aux appétits d'un monde de la finance s'appuyant sur « le pouvoir des bureaucraties non élues », là où la social-démocratie cherche « perpétuellement des accommodements » boiteux. Le Pr. Philippe Marlière (University College de Londres) passe en revue les pays européens où des formations politiques de ce type regagnent des couleurs du fait de la crise et des réponses qui lui sont apportées. Il observe notamment que ces partis, s'ils s'opposent toujours davantage à « l'Europe néolibérale », ne prônent jamais un « désengagement total » vis-à-vis de l'Union européenne. Des contributions plus ciblées s'intéressent aux cas de la Grèce (Syriza), de l'Italie, du Portugal, de l'Allemagne et, bien sûr, de la Belgique. A noter encore un long entretien intellectuellement décapant avec le penseur Gérard Mordillant et une présentation du concept d'allocation universelle qui relève de l'instruction à charge…
(MT)
*** CAROLINE SAUVAJOL-RIALLAND: Infobésité. Comprendre et maîtriser la déferlante d'informations. Vuibert (5 allée de la 2ème DB, F-75015 Paris. Internet: http://www.vuibert.fr ). 2013, 206 p., 22 €. ISBN 978-2-311-01058-9.
Au contraire de l'obésité, reconnue par l'Organisation mondiale de la santé comme une maladie en 2007, l'infobésité n'est pas une maladie. Pourtant, sans doute ce mal vous affecte-t-il, à votre insu peut-être… Qui n'a pas aujourd'hui parfois le sentiment de vivre une situation de « surcharge informationnelle » ? Rien d'étonnant à cela: ainsi que l'explique Caroline Sauvajol-Rialland dans ces pages, un cadre reçoit de nos jours un volume d'informations dix fois supérieur à ce qu'il recevait il y a quinze ans et il produit lui-même 10% de données en plus chaque année. Or, comme le veut très justement le bon sens journalistique, trop d'information tue l'information. L'abondance ne sert pas la qualité, bien au contraire, l'auteur assénant dans ses conclusions que « la logique de surinformation revient à la sous-information ou à la mal-information ». Sans compter que disposer d'une information en étant dépourvu des outils cognitifs qui permettent de la comprendre, la situer et l'analyser peut être très dangereux. L'information telle que certains la comprennent aujourd'hui serait-elle dès lors davantage la source de risques et de contraintes que de création de valeur pour les personnes comme pour les organisations ? C'est à cette question et à d'autres aussi qui touchent à ce qui semble devenir un vrai enjeu de société qu'une maître de conférences à Sciences Po Paris et à l'Université catholique de Louvain apporte des réponses empreintes de rigueur scientifique.
(MT)