La fiction se prolonge. Les autorités de Bruxelles et d'Ankara savent pertinemment que l'adhésion turque à l'UE ne se concrétisera jamais, mais elles utilisent cette fiction comme instrument qui permet de discuter les aspects délicats et essentiels de leurs relations et faire valoir droits et intérêts de chacun. La réunion du Conseil de coopération de la semaine dernière (55ème session !) a respecté les règles: dénicher l'un ou l'autre chapitre susceptible de relancer des négociations bloquées depuis plusieurs années, en entourant cette illusion de quelques phrases de circonstance. Ainsi, Stefan Füle, commissaire européen à l'Élargissement, a déclaré: « Nous avons besoin plus que jamais de la Turquie dans l'UE, qui serait ainsi plus étendue et plus influente dans le monde. » ; Ahmet Davutoglu, ministre turc des Affaires étrangères, a lui exprimé le souhait que tous les chapitres de la négociation soient ouverts, alors que 17 d'entre eux sont bloqués, à son avis, « pour des raisons politiques ». Le président du Conseil de l'UE, Eamon Gilmore, a été plus prudent, en soulignant la nécessité de renforcer les relations entre la Turquie et l'UE, ce qui, en évitant le mot adhésion, est évidemment plus réaliste et raisonnable.
Demandes turques irréalistes. Après la fiction, la réalité avait repris ses droits, avec la confirmation que les priorités respectives sont radicalement différentes. La Turquie insiste sur la politique étrangère et surtout sur la politique commerciale. Elle applique le tarif extérieur de l'UE, sans pouvoir participer aux négociations qui le déterminent: l'UE négocie et décide, la Turquie doit suivre. Selon M. Davutoglu, Ankara devrait être impliquée dans la négociation de tout accord de libre-échange entre l'UE et un pays tiers, allusion claire aux négociations euro-américaines en préparation: mais comment les États-Unis pourraient-ils imaginer que la Turquie participe à ces négociations ? Comment l'UE pourrait-elle l'envisager ? Il faut toutefois admettre que, sur ce point, le mécontentement turc est justifié.
Sur un plan général, il est impensable que la Turquie soit impliquée dans la politique étrangère de l'UE. Échanges de vue, oui ; consultations préalables, c'est absurde. D'autant plus qu'Ankara était de son côté très active en ce domaine, sans aucune information préliminaire en direction de Bruxelles.
Une autre revendication turque a un caractère immédiat: Ankara demande la suppression des visas pour les citoyens turcs qui se rendent dans l'UE ; Bruxelles rechigne.
En résumé: les négociations d'adhésion sont bloquées et elles le resteront.
Les vraies divergences. Le Conseil de coopération avait quand même permis aux deux parties d'indiquer leurs orientations. Stefan Füle avait évoqué la reprise des négociations d'adhésion par le chapitre social, dans lequel Ankara devrait reprendre les règles de l'UE, tellement plus complètes et engageantes de ce qui existe en Turquie ; Füle avait ensuite rappelé qu'Ankara était toujours en retard dans l'application du protocole additionnel et de plusieurs autres engagements ou obligations contractuelles. Mais le vrai sujet brûlant et controversé est évidemment celui des relations turques avec Chypre, pays membre de l'UE dans lequel la Turquie a mis sur pied un État 'indépendant' qu'elle est seule dans le monde à reconnaître.
En définitive, il n'y aurait d'accord que pour relancer la négociation sur le chapitre de la politique régionale, intéressant pour la Turquie car il lui donnerait droit à des financements considérables de l'UE.
Conclusion: il paraît évident qu'aucune des deux parties ne croit à l'adhésion. Mais il faut que la majorité des dossiers cités trouve des solutions. Les raisons de coopérer sont nombreuses et les deux parties ont intérêt à le faire, compte tenu du rôle croissant de la Turquie en Méditerranée, en Asie et dans le Maghreb. Dans le drame syrien, le rôle turc est de premier plan. La coopération dans le domaine de l'énergie est incontournable, aussi bien en raison des découvertes de gaz autour de Chypre (où les positions de Bruxelles et d'Ankara divergent radicalement) que pour la relance et les nouvelles péripéties du projet Nabucco.
Coopération énergétique et fonction de « Nabucco ». On connaît la longue histoire de ce gazoduc, lancé à l'époque où l'adhésion turque à l'UE était considérée comme possible et le projet Nabucco paraissait la bonne voie pour diversifier l'approvisionnement européen en gaz, afin de ne pas trop dépendre de la Russie. En ouvrant une voie directe entre l'Europe et les pays producteurs d'Asie centrale (Azerbaïdjan, Kazakhstan et Turkménistan), Nabucco était annoncé comme l'instrument approprié. Sans revenir sur les péripéties de cet instrument, le fait nouveau est que le colosse français GDF Suez est entré dans ce projet qui, en 2020, pourra transporter 10 milliards de mètres cubes de gaz, volume qui, selon les entreprises concernées, pourrait être porté progressivement à 23 milliards de m3. Je rappelle que Nabucco aura en Europe deux débouchés séparés: a) Turquie-Bulgarie-Roumanie-Hongrie-Autriche ; b) plus au sud, Turquie-Grèce-Italie. Il est en concurrence avec le projet 'South Stream', par lequel le colosse russe Gazprom, avec EDF (France) et ENI (Italie), vise à transporter le gaz de Russie dans la partie méridionale de l'UE.
La Turquie est donc doublement impliquée dans l'approvisionnement énergétique de l'UE.
Signification réelle des agitations en cours à Istanbul et ailleurs
L'interlocuteur reste le même. Le lecteur l'aura constaté: ce tour d'horizon ne prend pas en compte les manifestations et les désordres de ces derniers jours à Istanbul et ailleurs. La raison est simple: même si l'agitation en cours vise le gouvernement et les autres autorités turques en place, les personnalités avec qui l'UE doit discuter et négocier ne changeront pas ! Parce que ces autorités ont gagné trois élections successives, la dernière en juin 2011, en améliorant à chaque fois leur score, elles sont donc pour l'Europe l'interlocuteur légitime et incontournable de toute négociation. Mais leur politique va vers la suppression progressive du caractère laïque du pays, inscrit dans la Constitution d'Atatürk. Une Constitution nouvelle est en préparation et elle attribuera à la Turquie un caractère religieux explicitement musulman, évidemment incompatible avec les principes de l'unité européenne.
Le premier ministre Erdogan a ainsi expliqué les événements d'Istanbul: « Ceux qui ne peuvent pas battre le parti au pouvoir dans les urnes poussent à la révolte les citoyens naïfs et innocents. » Et il a demandé à la police d'intervenir avec moins de vigueur. Il veut donc apparaître comme le défenseur de la liberté et de la démocratie, quand la Turquie est le pays au monde avec le plus grand nombre de journalistes emprisonnés. Et celui qui « insulte les valeurs de l'Islam » est aussi privé de liberté. M. Erdogan s'est enfin déclaré en mesure de réunir un million de manifestants favorables à son gouvernement, mais il préfère ne pas le faire.
Quelques attitudes absurdes en Europe. Face à la situation décrite, certaines attitudes en Europe réclamant la relance immédiate de l'adhésion turque sont absurdes, illogiques et au moins superficielles.
La Turquie actuelle a bien progressé vers la solution du problème kurde, dans un contexte musulman clairement affirmé (voir cette rubrique dans le bulletin n° 10819), et elle a un rôle colossal à jouer en Asie et dans la partie méditerranéenne de l'Afrique. Certains observateurs parlent symboliquement d'un retour de l'« Empire ottoman ».
L'ambition de l'Europe doit être de coopérer le plus possible avec Ankara et de surmonter les difficultés et les obstacles décrits plus haut, et certes pas d'introduire la Turquie dans les institutions communautaires et dans le Parlement européen. Coopération oui, mais la perspective d'une adhésion à l'UE est de plus en plus absurde.
(FR)